‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 246 sur 429 · liymn.; Works, X · texte numérisé non relu

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POE POÈTE : LE VOLUxME DE 1845 379

LE PALAIS HANTK

Dans la plus verle de nos vallées, Habitée par de bons anges, Jadis un beau et majestueux palais, Un radieux palais, dressait la tète.

Dans le domaine du monarque Pensée,

Il s'élevait; Jamais séraphin ne déploya son aile

Sur édifice qui fût à moitié aussi beau. Des bannières jaunes, glorieuses, dorées, Sur son toit flottaient et ondulaient, (Cela, tout cela se passait au temps jadis.

Il y a longtemps).

Et tout souffle léger qui s'attardait,

En ces douces journées.

Le long des remparts pavoises et pâles, S'en allait en parfum ailé.

Les voyageurs en cette heureuse vallée

Par deux fenêtres lumineuses voyaient

Des esprits dont les mouvements rythmiques accompagnaient

Les accords d'un luth bien réglé,

Autour d'un trône, où, assis,

Porphyrogenète, En une pompe à sa gloire assortie Apparaissait en souverain de cet empire.

Et tout éclatante de perles et de rubis

Etait la belle porte du palais

Par laquelle s'écoulaient, s'écoulaient,

Ne cessant d'étinceler.

Une troupe d'Echos dont le doux office

N'était que de chanter Avec des voix d'une beauté suprême, I/esprit et la sagesse de leur roi.

Mais de mauvaises choses en robes de deuil Assaillirent la haute demeure du monarque (Ah ! gémissons : car jamais lendemain

Ne luira sur cet être désolé) Et alentour de sa demeure la gloire Qui rougissait et s'épanouissait N'est plus qu'un vague souvenir de conte Du temps jadis enseveli.

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Et les voyageurs maintenant en cette vallée,

Par les fenêtres d'une lueur rouge voient

De vastes formes dont les mouvements fantasques

Accompagnent une mélodie discordante.

Tandis que. comme un rapide fleuve spectrnl,

Par la pâle porte, Une hideuse foule se précipite sans cesse Et rit, sans jamais plus sourire ^

<( Si jamais mortel peignit en images, ce mortel est Roderick Usher -, disait Poe par la bouche de son héros ; ce mot no saurait mieux s'appliquer qu'à Poe lui même. N'avons-nous point dans les premières strophes de cette allégorie tout le brillant décor d'une jeunesse fière, exaltée, exubérante? Les traits les plus hardis ont leur raison d'être ; l'extase se croit séraphique ; elle perçoit des harmonies célestes; sa voix n'est qu'un écho d'en haut; ses transfigurations n'ont pas moins de volupté que les brises parfumées ; c'est bien la béatitude orgueilleuse d'un monarque imaginaire qui trône fièrement en son palais enchanté. En voici le hnidemain : morne désolation, discorde mentale, incohérence hideuse; la folie convulsionnée ricane, mais ne sourit plus jamais.

Encore plus puissante en son intensité et en son ampleur est l'allégorie du Fer conquérant :

Voyez ! c'est nuit de gala En ces dernières et mornes années.

Une foule d'anges ailés, drapés De voiles et noyés dans les larmes, Est assise en un théâtre pour voir

1 . The Haunled Palace; Works, X, 31. Baudelaire a dit même : « Un de ces grands abandonnés, — au rire éternel condamnés, — et qui ne peuvent plus sourire » [L'Iléautont'nnorouménos, 241).

2. On a voulu coTitester l'originalité de Poe en ce poème. Poe n'est assurément |)us le premier homme qui ait comparé le corps humain à une demeure : celte comparaison doit bien être aussi vieille que les plus vieilles idées spiritualistes ; c'est un lieu commun du domaine public. Elle a du reste été reprise par liyron qui parle dans Childe Harold (III, 5) de « la cellule hantée de Tàme », [)ar Shelley qui voit dans les yeux de Cenci l'emblème d'une àme affolée, et par Tennyson surtout dans sa Ueserled llou.se en 1830. Elle fut encore reprise vers la fin de la môme année 1831». par Longfellow, dans sa lieleaguered Cily. Poe s'en irrita : il avait tort. L'application morale de Longfellow n'est pas moins originale, quoique moins ariistique. que le traitement pathétiquement symbolique de Poe.

Un drame d'espérances et de craintes,

Tandis que l'orchestre soupire par instants ^

La musique des sphères.

Des mimes, faits à l'image du Dieu d'en haut,

Marmottent et murmurent sourdement

Et de ci et de là voltigent,

Pauvres fantoches qui vont et viennent

Au 2ré des vastes choses informes

Qui poussent les décors çà et là,

Secouant de leurs ailes de condors

L'invisible Malheur.

Ce drame bigarré, — oh, à coup sûr,

Il ne sera pas oublié !

Avec son fantôme éternellement pourchassé

Par une foule qui ne le saisit pas

En un cercle qui retourne sur lui-même

Exactement au même point;

Et beaucoup de Folie, encore plus de Péché.

Et d'Horreur font l'âme de l'intrigue.

Mais voyez, à travers la cohue des mimes,

Une forme rampante entre, importune ;

Une chose rouge de sang qui, se tordant.

Sort de la solitude des coulisses !

Elle se tord, elle se tord ! avec de mortelles angoisses

Les mimes deviennent sa pâture,

Et les séraphins sanglotent à la vue de ces mâchoires de vers,

Oui trempent dans des caillots de sang humain

Éteintes, éteintes sont les lumières, toutes éteintes !

Et sur chaque forme palpitante.

Le rideau, suaire funèbre.

Tombe avec la violence d'une tempête

Tandis que les anges, tout pâles et hâves.

Se levant et se dévoilant, affirment

Que le drame est une tragédie : l'Homme,

Et son héros : le Ver conquérant^.

Que dire là oii chaque mot parle? Les anges spectateurs tlu drame humain, l'orchestre jouant la musique des sphères, les destins informes agitant cruellement les hommes fantoches, l'Idéal vainement poursuivi en un monde incapable de progfès,

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