‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 249 sur 429 · To one in Paradise ; Works, X · texte numérisé non relu

To one in Paradise ; Works, X

la formule théorique de Poe : c'est l'extase mélancolique symbolisée en l'amie perdue. La vie n'a plus de joie, plus de lumière, plus d'avenir : car la bien-aimée n'est plus. Aux cieux ne brille [)lus l'étoile de l'Espérance; dans le gouffre béant du passé sombre l'inerte pensée ; les voix éloquentes de la Nature ne cessent de crier le fatal : a No more ». Il ne reste donc ])lus que les voluptueuses duperies de l'extase, égarée en ses fascinante? visions douloureuses. Et toutes ces vaines aspirations de Tàme qui passe des mornes regrets du désespoir impuissant aux décevants transports de la béatitude ravie trouvent leur expression adéquate dans le souple rythme de ces vers languissants dont les appels découragés n'expirent à la fin de chaque strophe que pour s'élever de nouveau dans la double exclamation finale. Jamais peut-être sentiment humain n'a mieux su qu'en ces vers se dépouiller de toute matière pour n'en conserver que l'essence : symbole et mouvement.

Les autres poésies adressées aux belles ensevelies ne méritent pas ce rare éloge. Apparemment née d'assez mesquins sentiments de dépit amoureux, la Ballade dliyynénée aboutit lugubrement à la vision de la bien-aimée gisant dans la tombe et à cette superstitieuse conviction de Poe que les morts délaissés sont peut-être malheureux, folle idée que l'on retrouve dans toute son œuvre, dans Irène comme dans le Péan de 1831, dans les contes comme dans les poésies. Le Péan sous le titre de Lénore et Irène sous le titre de la Dormeuse se retrouvent en 1845, mais changés à en être méconnaissables. Aucune poésie de Poe, avonsnous dit, ne montre mieux que cette dernière son insistance à sans cesse revenir vers le passé en quête d'inspiration comme de bonheur. 11 fallait vraiment que toutes les ressources de joie et de vie lui parussent épuisées pour qu'il s'acharnât ainsi à vouloir de si misérables ébauches faire sortir des chefs-d'œuvre. Par quelle aberration, nous demandons-nous, a-t-il bien pu en venir à voir en son insipide Dormeuse son œuvre maîtresse ? Rien n'était dès l'origine plus faible pour la forme comme pour le fond que ce Péan de la mort : or, non content de le remanier en 1836,

POE POÈTE : LE VOLUxME DE i845 385

Poe le refond totalement en 1843; le poème primitif se composait (le huit quatrains heptamétriques ; le voilà, sous le nom de Lénore, transformé en quatre longues strophes de courts vers irréguliers. Ce n'est [)as tout encore. Le Corbeau ^^ixvixii : nouvelle refonte. En cinq longues strophes (sauf une de cinq) de sept vers de cinq pieds, la Dormeuse déploie, à Timage de son rival, un luxe de rimes, d'assonances et d'allitérations aussi merveilleux' que malheureux. Sur un si misérable motif n'a peut-être jamais chanté une si riche musique verbale.

Il y a dans le poème iVEulalie un retour à des affections plus saines, quoique bien morbides encore.

Je vivais tout seul En un monde de gémissements Et mon âme était une onde stagnante, Avant que la belle et douce Eulalie ne devînt ma fiancée rougissante, Avant que la jeune et blonde Eulalie ne devînt ma fiancée souriante.

Moins, bien moins brillantes Sont les étoiles de la nuit Que les yeux de cette vierge radieuse ! Et jamais flocon Que puisse former la vapeur Avec les teintes pourpre et perle de la lune Ne pourra rivaliser avec la plus insignifiante des boucles de la

[modeste Eulalie] Ne pourra se comparer à la plus humble et à la plus futile des bou-

[cles de la radieuse Eulalie]

Que jamais le doute, que jamais la douleur

Ne reviennent plus,

Car son âme me rend soupir pour soupir;

Et durant tout le jour

Brille, sereine et forte,

Astarté dans les cieux, Tandis que vers elle ma chère Eulalie élève ses yeux d'épouse, Tandis que vers elle ma jeune Eulalie élève ses yeux violets ^

On sent qu'en dépit du poignant pathétique de certains vers, il y a en cette prodigalité de cadences symétriques, plus de son que de sens, plus de rime que de raison ; on sent qu'une âme

Page 1