Voir particulièrement The Romaunt of the Page
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surtout de Golcridg-e S renforcée peut-être de celles de Bûrger et de Gœthe-, que Poe dut prendre conscience de la valeur prosodique de ce procédé intensif dont il tira un parti supérieur à celui de tous ses devanciers. Dans le Corbeau, en effet, le repetend est d'un emploi régulier et non occasionnel. Il revient invariablement dans les derniers vers de chaque strophe avant le refrain, et il varie de la répétition presque intégrale du vers (à part, au moins le premier pied) jusqu'à la variation de tous les mots (sauf, naturellement, le dernier). Il met ainsi en relief tantôt le nouveau mot substitué, tantôt les seuls termes répétés. La puissance de certains de ses effets est incontestable; le défaut n'en vient peut-élre parfois que de l'abus, c'est-à-dire de l'excessive régularité de retours qui ne devraient être qu'accidentels. Quoi qu'il en soit, Poe fut évidemment si satisfait des effets sensationnels de son repetend qu'il en mit bientôt partout. 11 reprend en mars sa Vallée sans repos et y multi])lie les repelends comme à plaisir. Il en donne en avril à sa Cité de la Mort. Il en complique le dernier texte, cependant tout récent, de sa Lénore. Il compose enfin en juillet les trois strophes à'Eulalie
1. « Outis )) est le premier critique qui ait considéré la fréquente, très énergique, mais plutôt étrange répétition, qui se trouve dans les deux derniers vers de beaucoup do strophes du Corbeau comme une imitation manifeste de la manière de Coleridge en plusieurs strophes du Vieux Marin. Pour mieux mettre en évidence cette ressemblance, il écrit ainsi ces deux strophes :
« For ail averred; I had killed Ihe bird that made the breeze to blow ; « Ah ! wretch ! said they, the bird to slay that made the breeze to blow.
De même :
Then ail averred, I had killed the bird that brought the fog and mist : , « 'ïwas right, said they, such bird^to slay, that bring the fog and mist.
Gomme Poe, Coleridge a usé et abusé de bien d'autres façons, dans le Vieux Marin et dans Christabel, de la répétition des mots et du parallélisme des constructions. Les lepetends chez Coleridge sont tantôt d'un ellet purement pittoresque comm.; chez Burger, tantôt d'une langueur mélancolique comme chez Poe. Il ne faut pas oublier non plus l'inlluence de Lowell don! la liosaiinc, tant admirée de l'oe, présente des effets comme celui-ci :
Meeting with graceful résistance,
With a graceful, though sturdy persistence.
2. Chez Biirger comme chez Gœthe. la répétilion, qui est d'ordinaire intégrale, s(îmble surtout avoir pour but de mettre en relief une idée maîtresse ou un détail pittoresque; elle n'a en soi rien de mélancolique.
pour les en parer. Bref ce battement languissant du repetend s'accorde si bien avec l'état d'àme de Poe qu'il n'en sortira plus. Nous le retrouverons désormais en toutes ses poésies comme un lugubre fredonnement familier. Il y devient le rythme las de sa pensée hésitante, l'obsédante musique de son âme dolente qui chante encore ici plus ou moins chargée de pensées, avant de s'éteindre graduellement en un morne bégaiement presque dénué de sens *.
En somme, en dépit de sa complaisante reproduction des (euvres juvéniles, le volume de 1845 contient assez de chefsd'œuvre pour immortaliser un nom. Il n'a pas seulement le Corbeau qui, malgré des raffinements d'art qui touchent à lartifice, restera par la solidité de son fond comme par la vigueur de ses effets, par la prestigieuse magie de sa musique comme par le poignant pathétique de son désespoir, la plus puissante et, par-
1 . Il convient d'ajouter que philosophes et aliénistes s'accordent à voir dans la recherche excessive et surtout dans la répétition abusive des effets phonétiques une disposition morbide de l'esprit qui peut aller jusqu'à la manie connue sous le nom d écholalie. « La recherche de la rime poussée à Textrème, dit Guyau [Esthétique du vers moderne; Revue philosophique, janvier 1884, p. 264) tend à faire perdre au poète l'habitude de lier logiquement ses idées, c'est-à-dire, au fond, de penser : car penser, comme l'a dit Kant, c'est unir et lier. Rimer, au contraire, c'est juxtaposer des mots nécessairement décousus. Si le soin de la rime absorbe uniquement le poète, il devient bientôt incapable de suivre une idée jusqu'au bout; son vers, sautant d'une idée à l'autre sur la « raquette » de la rime, perd ses ailes divines qui devaient, selon V. Hugo, l'emporter droit dans les cieux ; son vol en zigzag est celui de la chauve-souris. Le culte de la rime pour la rime introduit peu à peu dans le cerveau môme du poète une sorte de désordre et de chaos permanent où toutes les lois habituelles de l'association des idées, toute la logique de la pensée est détruite pour être remplacée par le hasard de la rencontre des sons. » Max Nordau note également [Dégénérescence, 1894, p. 168) cette prédilection morbide pour les allitérations et les refrains qui va jusqu'à l'obsession verbale, jusqu'au tic du rabâchage. « La simple consonance détermine le décours de la pensée (chez le dégénéré débile). 11 entend un mot et éprouve le besoin de le répéter plusieurs fois, ou bien ce mot évoque des mots analogues par le son et non par le sens... Ces associations imprévues donnent au fonctionnement de la pensée quelque chose de vif, de brillant, d'original, d'artistique qui éblouit à première vue, et en cache le néant, le chaos, la folie. » Voir aussi Gh. Richet (Préface à VHomme de génie, de Lombroso, Paris, 1894, p. x) ; P. Moreau de Tours (La Poésie chez les aliénés, Ann. de Psych., 1892) ; Séglas [Troubles du langage chez les aliénés, Paris, 1891) ; Ballet [Semaine médicale, 1892, p. 133). 11 est également remarquable que, de tous les poèmes de Tennyson, c'est justement le plus insensé, ou plutôt le plus descriptif de la folie, Maud, qui contient le plus de répétitions.
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lant, la plus populaire, sinon la plus caractcristiquc des œuvres de Poe, un vrai chef-d'œuvre de poésie fantastique, sans égal en beaucoup de langues et avec lequel ne peut rivaliser dans la poésie anglaise que le charme moins conquérant, mais plus insinuant du Vieux Marin de Coleridge'. Aux fantastiques paysages et aux amours macabres de 1831, ce volume en ajoute d'autres qui, avec non moins de force et d'ampleur, montrent par quelles scènes d'horreur cette âme malade allait se perdre dans le béant infini du néant ou dans le silence halluciné de la mort. Deux puissants poèmes symboliques, le Palais hanté et le Ver conquéranty expriment avec une intensité qui n'a jamais été surpassée la navrante déchéance d'une belle âme iiarmonieuse et la grotesque autant qu'ignoble hideur de la vaine existence des mortels. Un autre. (încore, adressé à une âme du Paradis, révèle douloureusement dans l'impuissance de sa contemplation extatique cette irrémédiable perte de l'idéal comme du bonheur que proclame si haut la fatidique croassement du Corbeau. Bref, ruine et douleur, folie et horreur, voilà les cris dominants de cette voix lugubre. Où donc sont-ils les allègres accents d'Israfel chantant les joies orgueilleuses de l'extase? Où donc, ces rythmiques créations de la Beauté si doctement décrites par l'intransigeant théoricien d'un art nouveau? Hélas ! le mal et le malheur ont passé par là : du si fragile édifice de rêves radieux qui devaient transfigurer la face du monde, il ne reste que quelques œuvres éparses qui pro-
1. Nous irinsisterons pas ici sur le succès aussi sensationnel quuniversel et durable du Corbeau. Nous avons cité dans notre première partie (ch. x) l'aj)préciation motivée de M. Woodberry et le mot caractéristique de Miss Barrett. Qu'il suffise d'ajouter qu'accusations de plagiat, imitations plus ou moins impuissantes et parodies plus ou moins grotesques ne manquèrent pas à sa gloire (voir à ce sujet l'intéressant livre que M. Ingram a tout entiei* consacré au seul Corbeau). Le Corbeau eut même les honneurs posthumes des mystifications savantes; on peut voir dans la Revue d'Edimbourg de janvier 18oo comme dans les Notes and Queries du 17 septembre 1864, qu'il se trouva des érudits pour affirmer que l*oe, aussi bon orientaliste qu'hébraisant sans doute, avait de toutes pièces tiré son Corbeau d on ne sait quel poème persan. Un littérateur italien vient encore d'affirmer (jue Poe se contenta de traduire tout bonnement une poésie de son grand-père, le Perroquet, publiée en 1801) dans Tke Art Journal de Milan (Col. J. Joyce's Edgar Poe, 209). Il est probable que. dans un pays ([ui refuse à Shakespeare la |)aternité de ses drames, la série de ces mysliiications ou de ces divagations n'est pas close.
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cianienl la mome impuissance du poète; de la musique qui devait si délicieusement faire vibrer aux oreilles humaines les harmonies célestes, il ne subsiste qu'une triste mélodie dont le rythme monotone n'est d'une douceur si perfide que parce qu'il est d'une mélancolie si profonde. Victime d'une fatale évolution, le triomphant poète de la Beauté extatique s'est finalement transformé en le plus sinistre chantre de l'irrémédiable Désespoir.