Sarlains Union Magazine
revue de Philadelphie recevait une version amplifiée du poème, trois mois plus tard, une autre encore, si bien que les deux petites stroplies accidentelles de dix-huit vers se trouvèrent un beau jour développées en une longue poésie de quatre grandes strophes dune centaine de vers ^ Telle est la genèse des Cloches, la plus populaire des poésies de Poe après le Corbeau.
Ce poème est un chef-d'œuvre d'harmonie imitative, naturellement intraduisible. Plein de sa présomptueuse confiance dans le pouvoir des mots, le génie patient et raffiné du poète est aux prises avec les vibrantes sonorités des cloches dont il veut reproduire non seulement les timbres variés selon les métaux, mais encore les émotions qu'elles provoquent dans le cœur de l'homme. La première strophe lutte de grâce légère avec iallègre tintement cristallin des grelots d'argent dans Tair scintillant Vies nuits glacées. La deuxième est toute bourdonnante de la voluptueuse harmonie des cloches nuptiales, cloches d'or dont les mélodieux carillons volent de la tour où roucoule la tourterelle au bleu pays des chastes amours. La troisième vibre de la stridente fureur des cloches d'alarme, cloches d'airain , dont la voix discordante chasse leffroi et crie grâce sous des cieux que rougissent les flammes frénétiques de l'incendie. « Gomme elles versent l'horreur sur le sein palpitant de l'air !... «L'âme fantastique de Poe ne pouvait, semble-t-il, même sans le secours de suggestions étrangères -, oublier
\ . Voir Sarlain's Union Magazine, décembre 1849 ; et Gill's Edgar A. Poe, 207.
'2. De ce que Poe devait peut-être à l'Itinéraire de Paris à Jérusalem de Giiateaubriand les épithètes : Isola d'Oro et Fior di Levante, citées dans son sonnet à Zanle (voir p. 63), M. Woodberry semble induire que Poe devait de môme à un autre ouvrage de notre écrivain français, le Génie du christianisme, certaines idées de son poème. Trouvant ces analogies peu caractéristiques, nous croyons qu'il y a plutôt coïncidence qu'emprunt. Voici, du reste, le passage de Chateaubriand : « Il nous semble que si nous étions poète, nous ne dédaignerions pas cette cloche agitée par les fantômes dans la vieille chapelle de la lorôt, ni celle qu'une religieuse frayeur balançait dans nos campagnes pour écarter le tonnerre, ni celle qu'on sonnait la nuit dans certains ports de mer, pour diriger le pilote à travers les écueils. Les carillons des cloches, au milieu de nos fêtes, semblaient augmenter l'allégresse publique; dans les calamités, au contraire, ces mêmes bruits devenaient terribles. Les cheveu.x se dressent encore sur la tête au souvenir de ces jours de meurtre et de feu, retentissant des clameurs du tocsin. Qui de nous a perdu la mémoire de ces hurlements, de ces cris aigus entrecoupés de silences, durant lesquels on distinguait de rares coups de fusil, quelque voix lamentable
les chimériques sonneries des fantômes affolés dontle glas sinistre, tour à tour funèbre et railleur, proclame, en même temps que la ruine de la vie, la ruine de la raison.
Écoutez le glas des cloches,
Cloches de fer!
Quel monde de solennelle pensée évoque leur monodie! Dans le silence de la nuit, Gomme on tressaille d'effroi A la mélancolique menace de leur voix!
Car chaque son qui s'envole De la rouille de leurs gorges
Est un gémissement.
Et le peuple, — ah ! ce peuple Oui habite là-haut dans le clocher,
Tout seul.
Et qui tinte, tinte, tinte Avec cette sourde monotonie Trouve glorieux de rouler ainsi Une pierre sur le cœur humain.
Ce ne sont là ni des hommes ni des femmes, Ce ne sont là ni des brutes ni des humains.
Mais des goules :
Et c'est leur roi qui sonne Qui roule, roule, et déroule,
Et déroule Ce péan des cloches; Et son cœur ravi se gonfle A ce péan des cloches, Et il danse et il hurle En mesure, toujours en mesure, En une sorte de rythme runique
A ce péan des cloches, Des cloches.
En mesure, toujours en mesure, En une sorte de rythme runique, Avec ce battement de cœur des cloches,
Des cloches, des cloches, Avec ce sanglotement des cloches.
En mesure, toujours en mesure, Tant qu'il tinte, tinte, tinte, En un heureux rythme runique,
et solitaire, et surtout le bourdonnement de la cloche d'alarme, ou le son de l'horloge qui frappait tranquillement l'heure écoulée? »
LAUVRIÈUE. -)T
Avec le roulement des cloches.
Avec le glas des cloches,
Cloches, cloches.
Avec le g-émissement et le glapissement des cloches ^
A lire ou plutôt à s'écouter lire ces vers anglais plus pleins de sons harmonieux que de saine pensée, on se prend à songer à une âme vide d'idées qui, comme il nous arrive en nos heures de lassitude, lentement bercée par le rythme de quelques vagues sonneries errantes, se met inconsciemment à l'unisson de cette insensible voix des choses et finit par lui prêter le sens de sa propre pensée ou plutôt le murmure de ses plus intimes émotions. N'estce pas ainsi que les premiers hommes dès l'origine interprétaient par le langage de leur cœur toutes les vibrations de l'immense clavier de la nature ? L'âme malade retourne à l'état primitif; les métalliques appels d'une cloche new-yorkaise ne pouvaient évidemment arracher à la pauvre tête bourdonnante de Poe que les échos qui y dominaient : -amour, peur et folie. On ne saurait, pourtant, en dépit de ce contestable succès, se faire d'illusions : il faut voir là, croyons-nous, un morbide jeu de l'esprit, un dangereux tour de force prosodique. Alarmées par tant d'audace et de bizarrerie, les plus fermes admirations hésitent et finissent par faire place à la méfiance ou plutôt à la pitié : car la première victime d'une pareille jonglerie, ce fut l'auteur lui-même tant de fois traité, pour de si imprudents excès de virtuosité, de vain sonneur de rimes et de sot poète carillon-.
De combien ne préférons-nous pas à toute cette « tintinnabulation )) de grelots phonétiques le petit poème symbolique à' Eldorado ? La légère musique d'une douleur presque résignée y chante
\ . The Dells ; Works, X, 37.
2. Un des admirateurs de Poe n'a pas craint de dire : « Les tintements, roulements, rythmes, répétitions, douloureuses réitérations et refrains des Cloches procèdent des inspirations de la folie, comme on en peut juger par la seule lecture du poème. C'est d'un bout à l'autre un pèle-môle de tintements entremêlé de fantaisies douloureuses et de conceptions sinistres. Il se dégage de ces vers une odeur d'alcool et d'opium. Quel trouble mélange de métaphores navrantes et d'artifices raffinés! » (Col. Joyce, Edr/ar A. Poe, p. 149.)
si allègrement que la mélancolie y apparaît, selon la conception même de Poe, comme toute enveloppée d'harmonie.
Brillamment paré,
Un vaillant chevalier, Au soleil et à l'ombre, ■
Depuis longtemps cheminait,
Chantant sa chanson, En quête de l'Eldorado.
Mais il devint vieux,
Ce hardi chevalier, Et sur son cœur, une ombre S'étendit quand il trouva
Qu'aucun lieu du monde N'avait l'air de l'Eldorado.
Et, comme les forces
Lui manquaient enfin.
Il rencontra une ombre de pèlerin :
« Ombre, dit-il,
Où cela peut-il être, Ce pays de l'Eldorado? »
« Par delà les montagnes
De la'Lune, Au fond de la vallée des ombres;
Chevauche, hardiment chevauche,
Répliqua l'ombre, Si tu cherches l'Eldorado î ^ »
On ne sait vraiment pourquoi Poe ne publia pas de son vivant cet excellent petit poème dont la fermeté de touche semble antérieure à cette époque. N'y a-t-il pas en son élégante simplicité un petit chef-d'œuvre d'anthologie, digne de rivaliser avec les menues merveilles anglaises du xvii^ siècle. A défaut de leur grâce exquise, il est vrai, ce charmant joyau si délicatement ciselé contient une goutte d'un poison que ne connaissaient guère les gais chanteurs d'alors : la mortelle désespérance en l'idéal.
D'un tour d'esprit plus recherché, quoique dune intensité d'émotion plus profonde, est le sonnet à Mrs Clemm.