Eldorado; Works, X. 3o
A ma mère.
Parce que je sens que, là-haut dans les Gieux,
Les anges, lorsqu'ils se parlent bas à l'oreille, i\e peuvent trouver parmi leurs brûlants termes d'amour Un seul mot plus pieux que celui de « Mère », C'est par ce cher nom que je t'ai longtemps appelée,
Toi qui es plus qu'une mère pour moi.
Toi qui remplis le cœur de mon cœur où t'a placée la Mort
En affranchissant l'àme de ma Virginie.
Ma mère, ma propre mère, qui mourut de bonne heure.
N'était que ma mère à moi; mais toi.
Tu es la mère de celle que j'aimais si tendrement
Et tu m'es ainsi plus chère que la mère que j'ai connue De tout cet ipfmi qui rendait ma femme
Plus chère à mon âme qu'à mon âme sa propre vie ^
Pareils vers se passent de commentaire; la noblesse des sentiments y surpasse la beauté de la forme ; c'est par là que ce sonnet se trouve élevé au-dessus de son rival en perfection, le sonnet à la Science.
Si fragile qu'elle fut, la passion qu'inspira à Poe Mrs Wliitman donna naissance à l'une de ses plus remarquables poésies. C'était un soir de l'été 1845, Poe, de passage à Providence, encore tout agité sans doute par son récent échec de Boston, s'en était allé la nuit errer aux alentours de la demeure de cette mystique poétesse qu'en dépit d'une admiration exaltée il n'avait encore jamais vue : tout à coup, elle lui apparut en son jardin sous les pâles lueurs du clair de lune -. 11 n'en fallait pas davantage ; de cette romantique apparition sortirent, si l'on en croit la traditionnelle légende que confirme le poète, les vers qui suivent :
Je te vis une fois, — une seule fois, — il y a des années :
Combien? Je ne dois pas le dire; — mais peu.
C'était un minuit de juillet; et de
L'orbe plein de la lune qui, comme ton âme, en son essor.
Se frayait un passage vertigineux à travers les Cieux,
Tomba un soyeux voile de lumière argentée.
Accompagné de paix, de lourde chaleur, de somnolence,
L T<> inij tnolkev ; Works, X, 94.
'J. Voir La Vie, cl). x\ et Ingram's lAf'e and letlers of Edgar Poe. [). 306.
POI-: POKTIC : DERNIERES POESIES 4l;>
Sur les faces, tournées vers le ciel, de mille
Roses qui croissaient en un jardin enchanté,
Où nul vent n'osait passer, si ce n'est sur la pointe des pieds...
Il tombait sur les faces, tournées vers le ciel, de ces roses
Qui donnaient en retour, pour cette lumière d'amour,
Leurs âmes odorantes en une mort extatique...
11 tombait sur les faces, tournées vers le ciel, de ces roses
Qui souriaient et mouraient en ce parterre enchanté
Par toi et par la poésie de ta présence.
Toute vêtue de blanc, sur une pente violette
Je te vis à demi étendue, tandis que le clair de lune
Tombait sur les faces, tournées vers le ciel, des roses
Et sur la tienne, tournée vers le ciel, — hélas! en sa douleur.
N'était-ce point le Destin qui, en ce minuit de juillet,
N'était-ce point le Destin (dont le nom est aussi Douleur)
Qui me fit m'attarder devant la porte de ce jardin
Pour respirer l'encens de ces roses assoupies?
Nul pas ne bruissait : tout l'odieux monde dormait,
Sauf, seuls, toi et moi... 0 Ciel! ô Dieu!
Comme mon cœur bat en unissant ces deux mots :
Sauf, seuls, toi et moi. Je m'arrêtai, je regardai,
Et, en un instant, toutes choses disparurent.
(Ah! souviens-t-en, ce jardin était enchanté!)
La lueur perlée de la lune s'éteignit.
Les bancs de mousse et les sinueux sentiers,
Les heureuses fleurs et les arbres gémissants
Ne se voyaient plus; les par.fums mêmes des roses
Mouraient dans les bras des airs qui les adoraient.
Tout, tout expira sauf toi, — sauf moins que toi.
Sauf seulement la divine lueur de tes yeux.
Sauf l'âme seule en tes yeux levés vers le ciel.
Je ne vis qu'eux : ils étaient le monde entier pour moi.
Je ne vis qu'eux, — rien qu'eux pendant des heures,
Rien qu'eux jusqu'à ce que la lune descendît.
Quelles poignantes histoires du cœur semblaient être
Écrites en ces célestes sphères cristallines!
Quelle sombre infortune, et cependant quel sublime espoir!
Quelle mer d'orgueil silencieusement sereine!
Quelle ambition entreprenante! et cependant quelle profonde,
Quelle insondable puissance d'aimer!
Mais alors enfin la chère Diane se déroba à la vue.
En sa couche occidentale de nuées orageuses;
Et toi, comme un fantôme, glissant sous la voûte sépulcrale des arbres
Tu disparus. Seuls tes yeux restèrent;
41(5 • EiXiAK A. POE
Usne voulaient point s'en aller; — ils ne s'ensont encore jamais allés;
Eclairant mon sentier solitaire jusque chez moi cette nuit-là,
Ils ne m'ont point (comme mes espérances) quitté depuis;
Ils me suivent, — ils me guident à travers les années;
Ils sont mes serviteurs, — bien que je sois leur esclave;
Leur office est d'illuminer et d'enflammer,
Mon devoir, d'être sauvé par leur brillante clarté
Et purifié en leur flamme électrique,
Et sanctifié en leur flamme élyséenne.
Ils remplissent mon âme de la beauté (qui est l'espérance)
Et sont bien haut dans les cieux les étoiles devant lesquelles je
En les tristes et silencieuses veilles de ma nuit; [m'ag-enouille
Tandis que môme dans le plein éclat de midi
Je les vois encore, — deux Vénus doucement scintillantes
Que n'éteint pas le soleil V
Il n'est guère de poème qui montre mieux que ce chef-dœuvre morbide l'évolution de la pensée chez Poe. C'est minuit, heure propice aux extases, un tiède minuit de juillet oi^i le corps tout alangui somnole, indolent, dans les ténèbres, dans les demiténèbres dun clair de lune plus favorables que la nuit même aux illusions des sens comme aux ensorcelantes duperies du cœur. Aussi le jardin est-il enchanté par la présence de la bicn-aimée : ses mille roses tournent vers le ciel leurs faces illuminées. Ainsi sortie de la pénombre, cette lumineuse image s'empare de l'œil fixé, tandis que, dans l'esprit également fasciné, elle s'implante, se répète, s'adapte à l'état d'âme dominant : toute la vie intérieure s'arrête alors concentrée sur ce seul point sensible ; toutes les idées qui naissent convergent vers cette vision unique, qui, ainsi amplifiée, ainsi humanisée, tourne au symbole, le symbole du défaillant amour extatique. De là les complaisants retours sur elle-même d'une pensée qui commence et recommence sans fatigue et sans cesse. De cette première obsession, l'àme de Poe se dégage pourtant, mais non sans peine : d'un mouvement lent, incertain, hésitant, elle s'avance, toute en émoi, s'interrogeant, s'attardant, se répétant encore, jusqu'à ce que, le clair de lune disparu, toutes choses évanouies, elle devienne prisonnière d'une