To Uelen: Works, X
POE POÈTE : DERNIÈRES i»OÉSIi:S 417
nouvelle sensation lumineuse ; ce sont les yeux de sa maîtresse qui, dans la nuit profonde, seuls maintenant lui apparaissent également levés vers les cieux. Troublante vision qui, ébranlant tout son être en révèle les plus intimes profondeurs : chaos d'enthousiasme et de douleur, d'orgueil et de désespoir, d'égoïsme et d'amour. Puissante vision qui soudain domine le monde, gouverne la vie, transfigure l'âme. Bienheureuse hallucination qui, du fétichisme amoureux S mène à l'extase.
Si morbide qu'en soit l'inspiration, cette œuvre n'en a pas moins une rare valeur poétique. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'amour a exalté les âmes ardentes jusqu'aux plus intenses émotions, dangereuses à force d'intensité ; ce n'est pas demain qu'assouvies par les réalités ces mômes âmes cesseront de chercher les bienheureuses illusions qui trompent leur soif d'idéal. Tant que des cœurs d'hommes et de femmes ressentiront les coups de foudre des passions subites, tant que dureront les ferventes dévotions des amants platoniques, tant que l'amour sera poésie, ce poème en demeurera l'une des plus hautes cimes, d'autant plus attirante qu'elle est plus inaccessible. Victimes de ce vertigineux enchantement qui les transporte hors d'elles-mêmes en d'idéales régions, d'autres âmes, et non les moins nobles, s'en iront, égarées, sur les pas du poète extasié, au fond des mystiques paysages
1. Par suite d'un fâcheux abus des mots, on appelle fétichisme en amour le culte plus ou moins exclusif de certains amants pour telle partie ou émanation du corps, ou même détail du costume chez la femme. Il y a naturellement tous les degrés morbides en cet exclusivisme qui peut aller de la simple préférence plus ou moins normale jusqu'à la plus irrépressible passion impulsive. Ainsi Bail (Folie erotique, Paris, 1893, p. 18-20) cite le cas, assez analogue à celui de Poe, d'un jeune homme qui, par sentimentalité et non par sensualité, « constamment préoccupé de l'idée de la femme, ne voyait absolument dans son idéal que les yeux. C'est là qu'il trouvait l'expression de toutes les qualités qui doivent caractériser la femme. » Dans une de ses promenades, il rencontre son idéal en la personne d'une jeune fdle dont il ne voit, sous une forêt de cheveux, que des yeux immenses : l'obsédante hantise de ces yeux l'entraîne, par toutes sortes d'excentricités, jusqu'à la fohe. Binet [Fétichisme en amour) rattache également la nécrophilie au fétichisme : « C'est ce fétichisme qui explique certains faits curieux que l'on voit se reproduire à intervalles presque réguliers : un mari, épris de sa femme, la garde chez lui en secret après qu'elle est morte, la fait embaumer, la revêt de ses plus belles toilettes, la décore de ses bijoux, et lui rend ainsi un véritable culte privé. » On voit que l'àme passionnée de Poe était affligée de plus d'une sorte d'érotomanie.
(le clair de lune d'une si fine volupté éthérée, parmi les chastes et fuyants décors d'une nature pâlie, chercher, au miUeu des fleurs transfigurées, la douloureuse face d'une bien-aimée, toute de blanc vêtue, moins femme que fantôme, dont l'éclat des yeux levés vers le ciel, les illuminera en leur désespoir comme les feux, d'un astre destiné à les guider, à les purifier, à les sauver, plus puissant et plus bienfaisant que la clarté du jour : car qu'y a-t-il chez aucun poète de l'amour, chez Pétrarque môme, de plus sublime, en même temps que de plus fou, que la dévote prosternation de cet amant extatique, à genoux devant les yeux, les seuls yeux de sa maîtresse, comme devant deux étoiles de la nuit, épanchant son cœur débordant, non pas en de ces froids concetti qu'on sent fabriqués à loisir, mais avec une intense ferveur dont la vibration parcourt tout ce pieux lyrisme comme une flamme transparente ?
Quelle qu'en puisse être la mystique originalité, le poème à' Hélène, avec son rythme rompu de vers blancs irrégulièrement entrecoupé de répétitions plus ou moins symétriques, reste encore accessible à la commune humanité. Mais ici se présentent trois poésies qui semblent en être sorties, tant elles crient haut la folie; voyons-en, d'abord la plus simple, évidemment inspirée par le souvenir de Virginie morte depuis deux années .
C'était il y a bien, bien des années,
En un royaume près de la mer, Que vivait une jeune fille que peut-être vous connaissez
Du nom d'Annabel Lee; Et cette jeune fille elle vivait sans autre pensée
Que d'aimer et d'être aimée de moi.
J'étais un enfant et elle était une enfant,
En ce royaume près de la mer; Mais nous aimions d'un amour qui était plus que de l'amour,
Moi et mon Annabel Lee ; D'un amour que les séraphins ailés des deux
Nous enviaient, à elle et à moi.
Et voilà pourquoi, il y a longtemps, En ce royaume près de la mer, D'une nuée sortit un vent qui glaça
Ma belle Annabel Lee; Si bien que ses parents de haute naissance vinrent
Et l'emportèrent loin de moi Pour l'enfermer en un sépulcre
En ce royaume près de la mer.
,Les anges, qui ne sont pas à moitié aussi heureux au Ciel,
Ne cessaient de nous envier, elle et moi, Oui ! voilà la raison (comme tout le monde le sait,
En ce royaume près de la mer) Pourquoi d'une nuée sortit, la nuit, un vent
Qui glaça et tua mon x\nnabel Lee.
Mais notre amour il était bien plus fort que l'amour
De ceux qui étaient plus vieux que nous,
De beaucoup bien plus sages que nous ; Et ni les anges des cieux là-haut.
Ni les démons en bas sous la mer, Ne pourront jamais séparer mon àme de l'âme
De la belle Annabel Lee.
Car jamais la lune ne brille, sans m'apporter de rêves
De la belle Annabel Lee; Et jamais les étoiles ne se lèvent que je ne sente les brillants yeux
De la belle Annabel Lee ; Et ainsi, toute la nuit, je repose aux côtés De ma chérie, — ma chérie, — ma vie et mon épouse.
En son sépulcre là près de la mer,
En sa tombe près de la retentissante mer K
Bien loin de nous paraître, comme l'assurent certains critiques, totalement inintelligible, cette poésie nous semble au contraire d'une simplicité naïve. Ne dirait-on pas une pauvre petite tête d'enfant malade qui, à propos de quelque mélancolique conte de fée, rêve ou plutôt doucement délire? Les constructions sont puériles. Les strophes irrégulières s'en vont, d'un léger rythme anapestique, chantant toujours la même rime d'une douceur infinie. Il semble vraiment qu'une voix candide prenne plaisir à tout ce triste jeu mélodieux des mots : sept fois se murmure le doux nom si cher et si euphonique d'Annabel Lee; cinq fois chante, à peine modifié, le vers :
In the Kingdom by the sea,