‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 263 sur 429 · Annabel Lee; Works, X · texte numérisé non relu

Annabel Lee; Works, X

420 EDGAR A. POi:

si insignitiaiit en apparence, et cependant d'une liarmonie si caressante, si suggestif du blanc pays des rêves. Au gré du hasard, semblc-t-il, survieiment les répétitions, tantôt simples, tantôt compliquées, toujours attendries : ici un mot, là une construction, ailleurs une rapide suggestion se trouvent repris par la pensée alanguie, et développés en une nouvelle construction symétrique ou imprévue. Et pourtant, de tout ce désordre apparent d'une pensée impuissante sortent çà et là de simples vers d'une force si poignante ou d'une tendresse si exquise que leur mélodieuse hantise laisse la troublante impression d'une poésie un peu folle peut-être, mais non moins subtilement unique ^ G 'est le triste charme de la pauvre Ophélie délirante légitimement attaché à la dernière œuvre de l'amant d'Eléonore.

En cette douloureuse voie, Poe était déjà allé plus loin. Au temps où, accablé par la perte de Virginie, malade à plusieurs reprises, passant tour à tour par les plus extré.mes alternatives de dépression et d'exaltation, il semblait se débattre entre la mort et la folie, il écrivit ces vers où bon nombre de lecteurs ne manqua pas de voir un indéniable document d'aliénation mentale. Qu'on en juge par cette faible traduction :

Les cieux, ils étaient de cendre et mornes : Les feuilles, elles étaient crispées et desséchées, Les feuilles, elles étaient flétries et desséchées; C'était la nuit dans le solitaire octobre De ma plus immémorable année ; C'était tout près de l'obscur lac d'Auber, Au milieu de la brumeuse région de Weir : C'était là-bas près de l'humide marais d'Auber,' Dans le bois, hanté des goules, de Weir.

4. « Je m'imagine, dit M. E.-G. Sieciman "{Edga?' A. Poe. Boston, 4881) que l'oreille de notre poète méridional emprunta la musique û'Annabel Lee et d'Eulalie, sinon leur qualité spéciale, aux mélodieux chants plaintifs des nègres utilisés par ces premiers auteurs de « minstrelsy », qui ont été appelés les seuls compositeurs d'une véritable école américaine. Cette suggestion peu! être dédaigneusement rejetée, mais un connaisseur pourrait considérer cette musique de Poe comme un raffinement aristocratique sur la mélodie, le sentiment et l'humble charme de l'autre. » Nous ne sommes évidemment pas à môme de prendre parti en une aussi délicate matière ; contentons-nous de rappeler que Poe n'avait pas seulement passé son enfance et sa jeunesse en Virginie, il y était revenu pendant la dernière année de sa vie, époque où il composa Aiinabel Lee.

l'OE POÈTE : DERNIÈRES POÉSIES 421

Ici une fois par iiiio allée titaniqiie

De cyprès, j'errais avec mon âme,

De cyprès, avec Psyclié mon âme.

C'étaient là des jours où mon cœur étant volcanique

Gomme ces torrents de scories qui roulent.

Gomme ces laves qui sans repos roulent

Leurs flots de soufre au bas du Yaanek

Dans les ultimes régions du pôle,

Qui gémissent en roulant au bas du mont Yaanek

Dans les parages du pôle boréal.

Notre entretien avait été sérieux et grave,

Mais nos pensées elles étaient paralysées et mornes.

Nos souvenirs étaient perfides et mornes^,

Car nous ne savions pas que ce mois était octobre,

Et nous ne remarquions pas la nuit de l'année

(Ah ! la nuit de toutes les nuits de Tannée !)

Nous ne remarquions pas l'obscur lac d'Auber

(Bien qu'une fois nous eussions cheminé jusque là)

Et ne nous rappelions pas l'humide marais d'Auber,

Ni le bois, hanté des houles, de Weir.

Et maintenant que la nuit vieillissait

Et que les cadrans stellaires indiquaient le matin.

Que les cadrans stellaires indiquaient le matin.

Au bord de notre sentier une déliquescente

Et nébuleuse lueur était née.

Hors de laquelle un miraculeux croissant

S'éleva avec une double corne,

Le croissant diamanté d'Astarté

Reconnaissable à sa double corne.

Et je dis : « Elle est moins froide que Diane ;

Elle vogue en une atmosphère de soupirs,

Elle se complaît en une région de soupirs ;

Elle a vu que les larmes ne sont pas sèches sur

Ces joues, où lever ne meurt jamais.

Et elle est venue, passant près des étoiles du Lion

Pour nous indiquer le sentier des cieux,

La paix léthéennedes cieux;

Elle est venue, en dépit du Lion,

Pour luire sur nous de ses yeux brillants.

Venue à travers l'antre du Lion

Avec de l'amour en ses yeux lumineux. »

Mais Psyché, levant le doigt,

Dit : « Tristement de cette étoile je me défie ;

îi> EDGAR A. l'OE

De sa pâleur, étrangement je me défie :

Oh ! hâte-toi î — Oh ! ne nous attardons pas î

Oh ! fuis ! — fuyons ! — car il le faut. »

Dans la terreur elle parla, laissant pendre ses

Ailes, qui s'en furent traîner dans la poussière ;

Dans une agonie elle sanglota, laissant prendre ses

Belles plumes, qui s'en allèrent traîner dans la poussière,

Pitoyablement traîner dans la poussière.

Je répliquai : « Tout cela n'est que rêve :

Avançons sous cette lueur tremblante ;

Baignons-nous en cette lueur cristalline !

Sa splendeur sybilline rayonne

Despoir et de beauté cette nuit :

Vois, elle monte vacillante dans les cieux à travers la nuit 1

Ah! nous pouvons sûrement nous fier à son rayonnement,

Et être certains qu'elle saura nous mener;

Nous pouvons sûrement nous fier à son rayonnement,

Qui ne peut que nous bien guider

Puisqu'elle monte, vacillante, au ciel â travers la nuit. »

Ainsi je calmai Psyché et lui donnai un baiser,

Et parvins à dissiper sa tristesse,

A triompher de ses scrupules et de sa tristesse;

Et nous poursuivîmes jusqu'au bout de lavenue.

Mais fûmes arrêtés par la porte d'une tombe,

Par la porte d'une tombe qui portait une légende;

Et je dis : « Qui y-a-t-il d'écrit, douce sœur,

Sur la porte de cette tombe qui a une légende ? »

Elle répondit : « Ulalume... IJlalume...

C'est le caveau de ton Ulalume perdue ! »

Alors mon cœur il devint de cendre et morne.

Comme les feuilles qui étaient crispées et desséchées.

Comme les feuilles qui étaient fiétries et desséchées,

Et je criai : « C'était sûrement octobre

En cette même nuit de l'année dernière

Que je cheminai, cheminai jusqu'ici.

Que j'apportai un affreux fardeau ici-bas ;

En cette nuit de toutes les nuits de l'année,

Ah ! quel démon m'a attiré ici ?

Je reconnais bien maintenant cet obscur lac d'Auber,

Au cœur de la brumeuse région de Weir ;

Je reconnais bien maintenant cet humide marais d'Auber,

Ce bois, hanté des goules, de Weir. » ^

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