‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 264 sur 429 · Ulalume, Works. X · texte numérisé non relu

Ulalume, Works. X

Plus d'un lecteur découragé a, sans doute, impatiemment rejeté ces strophes insensées; d'autres n'y ont peut-être vu qu'une mystification d'artiste macabre ^ Elle est pourtant pleine d'humanité, cette énigmatique poésie, et de la plus émouvante : est-il plus poignant spectacle que celui d'une àme qui sombre dans l'enlisant abîme de la mélancolie vésanique? En ces neufs lentes et irrégulières strophes anapestiques, au rythme pénible, aux rares rimes entremêlées, se meut une pensée torpide qui, incapable de se dégager de ses obsédantes rêveries, répète indolemment ses mots, ses épithètes, ses constructions, jusqu'à des strophes entières, tantôt identiques, tantôt variées, ici successivement, là à des intervalles inégaux, sans autre loi apparente que celle d'une impuissante hantise intermittente. Les dissonances mêmes y semblent, ainsi que les autres négligences, l'inévitable résultat d'une incurable incohérence. Et tout ce lugubre paysage fantastique où l'accablante désolation d'un automne sans vie pèse sur de ténébreux marais hantés de monstres sinistres, n'est-ce pas le funèbre décor qui convient à un cœur flétri, tout débordant de douleur comme un volcan éteint déborde de laves et de scories ? N'est-ce

1. Incapable de comprendre Ulalume, Willis, fort embarrassé, écrivait en la publiant dans son iïome Journal du l'^r janvier 1845 : « Nous ne savons pas combien nous avons de lecteurs qui apprécieront, comme nous, cet halDile exercice, d'un piquant charmé exquis, sur les nuances variées et raffinées du langage. C'est un i)oème que nous empruntons à Y American Revieiv, plein de beauté et d'étrangeté [oddity) pour le sentiment et pour la versification, mais une curiosité (à notre avis, délicieuse) au point de vue philologique. Qui en est l'auteur? » Poe, qui prévoyait, sans doute, de pareilles appréciations avait, en effet, prié Willis défaire son nom. (Poe à Willis, 8 déc. 1847; Woodberry's Edgar A. Poe, 281). Moins réservé, M. Stoddard s'emporte : « Je ne puis y découvrir, dit-il (Poe's Works, Fordham édition, 149), le moindre accent de douleur ou de sincérité, mais j'y vois une morbide intention de créer l'étrange, l'excentrique, le terrible, et d'épuiser toute ingénuité. Il n'y a pas d'esprit sain qui se soit laissé impressionner par Ulalume; il n'y a pas de sens musical qui puisse jouir de ce rythme qui n'est guère qu'un cliquetis de mots (a jingle) et de ces répétitions qui ajoutent à sa longueur sans accroître son effet d'ensemble et qui montrent, avec plus d'évidence que toute autre œuvre anglaise, l'absurdité du refrain quand on lui permet de pareils excès [io run riot).» A de ])areils anafhèmes, M. A. Lang répond avec justesse : « Les gens sont ainsi faits qiie. si un critique avoue le plaisir que lui donne une œuvre telle que Ulalume, il passe i)Our avouer son impuissance à admirer tout autre sorte de poésie. Aussi faut-il quelque courage moral pour affirmer qu'on peut excuser jusqu'à l'existence de Ulalume : )> Poems of Edgar Poe. London, 1881, p. XXV.j

pas le fatal séjour dune àme paralysée qui, défaillante, se complaît en ces funèbres scènes familières, inconsciemment créées de ses délires, peuplées de ses chimères, animées de sa mourante vie^? Du fond de ces mortelles ténèbres luit, pourtant, encore une vague aube nébuleuse que répand un astre symbolique; et voilà que l'âme dédoublée de Poe se reprend, une fois de plus, à hésiter, toute angoissée, entre l'espoir et la peur; mais devant elle surgit une tombe, une tombe oii se lit un nom, et ce nom trop cher est à lui seul un irrévocable arrêt de désespoir. Non, il n'y a plus d'espérance, plus de joie; c'en est fait de la lumière comme du bonheur : toute cette nature en deuil n'est bien qu'un monde de ténèbres et de cendres où un cruel démon entraine perfidement une pauvre âme hantée. Ah ! oui, le cœur peut, maintenant, se glacer et mourir. Voilà le lugubre empire de la folie où, tout hagards, nous fait pénétrer Poe. Avouons que jamais poète, ni Cowper, ni Coleridge, niBlake, si bien renseignés qu'ils fussent sur ce douloureux sujet, ne nous ont fait si profondément descendre en cet effroyable enfer que recèlent nos propres âmes : ils nous en parlent souvent, mais ne nous y mènent guère; avec Poe, nous y sommes pleinement.

Il semble bien cette fois impossible d'aller plus loin, puisque,

1. I! y a dans tous les détails d'Ulaliime une telle harmonie avec lensemble que nous sommes tout porté à voir dans ce génial i)roduit de la folie, non i)as comme pour le Corbeau une lente œuvre pleine de combinaisons et d'artifices, mais un parfait résultat spontané d'un long état desprit anormal, selon la formule de M. Séailles : « La conception de l'œuvre d'art est une forme de l'organisation des images. Faites retentir une orgue auprès dune orgue, toutes les notes qui peuvent composer un accord avec elles lui répondent. Il en est de même de l'esprit. Quand une idée l'ébranlé violemment, toutes les idées, toutes les images qui sont en accord avec elles s'éveillent. Ainsi se crée l'œuvre d'art par le libre mouvement de la vie qui organise les idées et les images dans une forme harmonieuse, dont tous les éléments se répondent et répondent à l'idée maltresse qui les coordonne. » (Séailles, Essai sur le f/e'nie dans Vart, p. 170.) On voit que cette théorie formulée pour les œuvres saines semble encore plus vraie des œuvres morbides où la création est encore plus inconsciente. Ce poème nous semble, e^ effet, ainsi quAnnabel Lee, un excelle;it exemple de la loi pratique ou affective de l'association des idées : pensées, sentiments, souvenirs, mots, rythme et sons, tout s'associe sous l'influence suggestive de l'état d'âme qui domine: ici, la mélancolie. (Voir M. Ribot, hnariinalion créatrice, 31.) Poe dit à Mrs Whitman qu'il avait composé Vlalume pendant une promenade de minuit en un certain anniversaire d'enterrement (Mrs Whitman à Mrs Clenmi, îi avril 1850).

au delà de cette folie, il ne reste que le néant de la mort. Et cependant Poe est allé plus loin encore, jusque par delà cette mort : car c'est du fond même de ,1a tombe qu'après un suprême accès de maladie, le poète des charniers adresse à sa dernière amie, en sa superstitieuse survivance, le funèbre message qui suit :

Grâce au Ciel ! la crise,

Le danger, est passé, Et la lente maladie

Est enfin terminée, Et la fièvre appelée vivre

Est vaincue à la fin.

Je ne sais que trop bien

Que je suis dépouillé de ma force.

Et que je ne remue pas un muscle

Tandis que je gis de tout mon long :

Mais qu'importe ? — je sens

Que je vais mieux enfin.

Et je repose si calmement

Maintenant en mon lit, Qu'à me contempler

On me croirait mort.

On tressaillerait à ma vue,

Me pensant mort.

Les gémissements et les plaintes,

Les soupirs et les sanglots Sont apaisés maintenant,

Avec cet horrible battement Au cœur : — ah ! cet horrible,

Horrible battement !

Le malaise, la nausée.

L'impitoyable souffrance, Ont cessé, avec la fièvre

Qui affolait mon cerveau, Avec la fièvre appelée vivre

Qui brûlait en mon cerveau.

Mais oh ! de toutes les tortures,

Celle qui torture le plus S'est calmée, — la terrible

Torture de la soif, La soif de l'onde naphtaline

D'une passion maudite :

.l'ai bu d'une eau

(jui étanche toute soif :

'D'une eau qui coule,

Avec un bruit assoupissant,

D'une source qui est à quelques Pieds sous terre,

D'une caverne qui n'est pas bien Loin sous terre.

Ah ! qu'il ne soit jamais

Dit sottement Que ma chambre elle est obscure,

Et étroit mon lit ; Car jamais homme ne dormit

En un lit différent :

Et, pour dormir, il vous faut sommeiller

En un lit tout pareil.

Mon âme si tentée

Ici repose béatement, Oubliant, sans jamais

Les regretter, ses roses.

Ses vieilles agitations

De myrtes et de roses ;

Car maintenant, tandis que si tranquillement

Elle gît, elle croit sentir Une plus sainte odeur

De pensées autour d'elle Une odeur de romarin,

Mêlée à des pensées, A de la rue et aux belles

Pensées puritaines.

Et ainsi elle repose, heureuse,

Baignée en maint Uève de la constance

Et de la beauté d'Annie, Noyée en un baiser

Des tresses d'Annie.

Elle m'a tendrement embrassé,

Elle m'a amoureusement caressé,

Et puis je suis doucement tombé Endormi sur son sein

Tombé profondément endormi Du ciel de son sein.

POE POETE : DERNIERES POESIES 4i'7

Quand la lumière fut éteinte,

Elle me couvrit chaudement, Et elle pria les anges

De me garder du mal, La reine des anges

De me préserver du mal.

Et je gis si calmement.

Maintenant, en mon lit (Sachant son amour)

Que vous me croyez mort.

Et je repose si sereinement,

Maintenant, en mon lit, (Avec son amour en mon sein)

Que vous me croyez mort, Que vous tressaillez de me voir,

Me pensant mort.

Mais mon cœur il est plus brillnnl

Que toutes les nombreuses Etoiles des cieux,

Car il étincelle d'Annie, Il resplendit de la lueur

De l'amour de mon Annie, De la pensée de la lueur

Des yeux de mon Annie. ^

4. For Annie; Works, X, 90. C'est peut-être à Thomas Hood, et tout particulièrement à son Pont des Soupirs, que Poe doit la facture, sinon l'inspiration, de ce poème : même rythme anapestique de deux ou trois pieds le plus souvent alternants, même strophes inégales, même répétition de certaines idées dominantes (Hood répète une strophe entière), et surtout même répétition apparemment indolente et incohérente de rimes faciles. Poe, qui se plaisait à citer ce poème dans sa conférence du Poetic Principle, l'appréciait en admirateur très sympathique : « La vigueur, dit-il. n'en est pas moins remarquable que le pathétique. La versification, tout en portant la fantaisie jusqu'aux limites extrêmes du fantasque, n'en est pas moins admirablement adaptée à la fohe délirante qui est le sujet de ce poème. » {On tlie Poetic Priîiciple, VI, p. 25.) Quant à cette mystique conception de la mort, nous la trouvons dès 1841 dans le Dialogue de Monos et Una où le bien-aimé mort parle à son amante déjà aux cieux du « triste, triste instant où, la fièvre l'ayant abandonné, il sombra en une torpeur sans souffle ni mouvement », « semblable à une somnolence encore sensible ». « L'eau de rose, dont votre tendresse avait jusqu'au dernier moment humecté mes lèvres, me donnait encore la douce illusion de fleurs, de fleurs fantastiques, bien ])ius exquises que celles de la terre... La douce pression de vos doigts sur mes paupières, dont je n'étais d'abord sensible que par la vision, finit, longtemps après leur dispaKition, par remplir tout mon être d'une immense volupté sensuelle... Toutes mes perceptions étaient purement sensorielles. Vos sanglots impétueux flottaient en mon oreille avec toutes leurs plaintives cadences, appréciables en toutes les variations de leur ton mélancolique ; mais ce n'étaient

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A-t-on jamais plus fortement exprimé la lassitude de vivre qu'en ces pauvres strophes inégales dont les indolents anapestes semblent coupés au hasard du vers, au gré de capricieuses rimes tour à tour négligées ou superflues ? Jamais, pas même dans Ulalume, la pensée incohérente ne sest répétée de façon plus fantasque, apparemment insoucieuse de ses reprises, de ses arrêts, de ses développements impuissants, de ses lassantes complaisances. A quoi bon l'effort désormais? La vie n'est qu'une fièvre, une dévorante fièvre qui brûle et affole le cerveau, une affreuse fièvre dont les horribles battements de cœur sont pires que des souffrances, puisqu'aux cris et aux sanglots qu'ils arrachent ils ajoutent l'écœurement. Heureusement que la mort, la bonne mort conquérante, en a généreusement donné l'infaillible remède ! La voilà donc enfin apaisée, elle aussi, cette terrible torture de la soif plus forte que la vie dont elle n'est qu'une fonction cruelle. « Oui, je vais mieux, je vais mieux enfin, car jai bu d'une eau qui étanche toute soif. » Quelle joie en ces mots ! quel soulagement en ce pauvre corps dolent! quelle paix bienheureuse en cette douce chambre mortuaire ! Il est enfin venu, le sommeil, le vrai som-, meil, ce bon sommeil dont doutait si sottement Hamlet. Plus de fatigues désormais : délicieusement inerte, repose insensible le cadavre; plus de bruit, si ce n'est un murmure d'eau plus bcrceur qu'un chant de nourrice; plus de sensations, si ce n'est l'assoupissant parfum des fleurs funèbres; plus rien, ni tentations tyranniques, ni harcelants soucis; plus rien, ni l'agitation de la gloire, ni les cruautés de l'amour, ces dernières duperies de l'homme ; plus rien que lombre fidèle d'une bien-aimée qui, tendrement, comme un tout petit enfant, vous endort au rythme berceur de ses angéliques prières, dans la chaste volupté de ses bras caressants, sous la douce lueur de ses beaux yeux rayonnants d'amour. Ainsi se termine logiquement en un poignantet délicieux rêve d'extase et de mélancolie la douloureuse existence du poète macabre.

que de suaves notes musicales et rien de plus ; ils ne transmettaient à 1î\ raison éteinte aucune notion des douleurs qui leur donnaient naissance; tandis que la large et inconstante pluie de larmes (pii tombait sur ma face ne faisait vibrer chaque fibre de mon corps que d'une pure extase. »

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