CHAPITRE V
POE POÈTE : CRITIOUES ET KIVAUX
Telle est l'œuvre poétique de Poe, toute mutilée par le destin. Que n'eût-elle pas été en des circonstances plus heureuses? Nous ne pouvons que l'entrevoir : plus ample sans doute, mieux traversée de rayons, moins noyée d'ombres. Mais, telle quelle, son originalité, pour être plus comprimée, n'en est peut-être que plus intense. D'autres, et d'un génie plus riche, nont pas été mieux favorisés de la fortune. Que reste-t-il de tous les dons poétiques de Goleridge? Apeine quelques pages et son nom vit pourtant : il en sera de même de Poe.
L'état de ruine ne convient-il pas, du reste, à des œuvres morbides ? Or, rien de plus morbide que celles-ci. Extase et mélancolie, voilà chez Poe les deux pôles de la pensée, si indissolublement liés et si rapides en leurs évolutions que ces deux extrêmes semblent parfois bien plutôt coïncider qualterner. Ce poète n'est encore qu'un enfant que déjà d'interminables rêveries moroses, subitement illuminées d'éblouissants rayons, jettent son âme instable dans les plus inquiétants excès d'exaltation, orgueilleuse jusqu'au vertige, et de dépression, désespérée jusqu'au suicide; elles le soustraient aux freins de la volonté et aux lois de la raison pour le livrera tous les jeux de la sensibilité et de l'imagination ; elles l'arrachent au sûr domaine de la réalité pour lenfermer en un dangereux égotisme hanté de visions ; bref, elles lui ravissent la proie solide de ce monde pour lui donner l'ombre perfide d'un idéal nébuleux. Ainsi dupé et égaré, le pauvre rêveur extatique se fait en sa foi naïve l'enthousiaste pontife d'une mystique reli-
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i2:ion do la Beauté dont le principe est l'extase; c'est par l'extase que nous communions avec Dieu, c'est par l'extase que nous nous préservons des défaillances morales : car l'extase, c'est l'état de grâce, c'est la vertu de cette religion nouvelle; de môme que la poésie en est, avec l'inséparable musique, le rite le plus pur et le plus élevé : car la poésie, création rythmique de la Beauté, c'est l'évocation artistique de la divine extase par le magique pouvoir des mots, contraints de chanter à l'unisson des plus saintes émotions; la poésie, c'est l'art suprême, l'art de susciter chez les créatures terrestres les plus sublimes félicités du Ciel au seul rythme harmonieux des plus belles pensées. Mais hélas! l'homme est de chair, la terre est de boue, la vie n'est que malheur. Voilà pourquoi toute beauté est triste; toute mélodie, mélancolique ; toute extase, douloureuse. Le vibrant Israfel trouve vite en ce bas monde plus d'amertumes que de douceurs, plus de poison que de fleurs. La dérivante barque nicéenne ramène tôt épuisé l'amant pâmé de la classique Hélène, des rives parfumées de sa Terre Bénie au noir pays des funèbres charniers. C'en est fait des radieuses joies de l'inspiration : dans la mort, la mélancolie victorieuse s'unit à l'extase. L'amour désespéré pour une beauté morte, voilà désormais pour le poète en deuil le thème habituel de ses lugubres pensées, la formule favorite de son art macabre, combinant en une douloureuse volupté, sous les apparences symboliques de la Beauté et de la Mort, l'extase et la mélancolie. C'est mortes , c'est-à-dire inertes dans le morne silence du tombeau ou aériennes dans les troublantes visions du Ciel, que l'amant platonique adore ses Irène et ses Lénore transfigurées. Le Palais hanté lui montre en son propre corps le radieux asile des orgueilleuses visions s'effondrant sous un vent de ruine. Le Ver conquérant lui étale sous les yeux le tragique autant qu'ignoble spectacle de la Mort triomphant d'une vie d'horreur et de folie. A ses oreilles hallucinées, le sinistre Corbeau fait sans trêve retentir l'implacable écho de la Destinée. Au monde réel qu'a flétri un précoce désenchantement succède le fantastique décor de blafardes régions hors de l'espace, hors du
temps où des vallées sans repos frissonnent sous un ciel de feu, où d'éternelles rosées pleurent sur des montagnes sans forme, où des cités condamnées croulent sous l'œil de la Mort en de vastes mers torpides. En lui comme autour de lui, tout n'est plus que démence. Aux pieds de Marie-Louise et de la nouvelle Hélène, cette folie exaltée s'agenouille dans la ferveur de son amour en proie à ses dernières extases les plus éthérées et, partant, les plus délirantes; naïve et comme enfantine auprès de son Annabel Lee, ou lugubre et comme sénile auprès de son Ulalume, cette folie déprimée chante tour à tour le doux requiem presque résigné ou le lourd de profundis tout désespéré de son irrémédiable mélancolie. Une dernière fois enfin, extase et mélancolie s'unissent en la plus macabre des invocations poétiques qui, de la tombe, monte vers Annie. Bref, une alternante vésanie qui, dans la vie comme dans l'œuvre, montre tour à tour les plus radieux et les plus ténébreux aspects d'une âme éminemment instable, voilà chez Poe le fond pathologique de l'inspiration poétique comme de l'activité physique. Rayons et ombres, sa poésie n'est que l'expression artistique de son intime dualité morbide.
De ce caractère morbide, beaucoup font à Poe un grief excessif. (( Rien de sain ici, disent-ils, on étouffe en cette lourde et froide atmosphère de pénombre; est-on dans une chambre de malade ou dans un caveau de cimetière ? Sont-ce là des parfums empoisonnés ou des pourritures embaumées qui offensent les sens Sont-ce là des phalènes phosphorescentes ou des vers sanglants ({ui grouillent en ces recoins obscurs? Sont-ce là des cris de cauchemar ou des hallucinations de délire qui rompent ce morne silence de néant? Qui peut bien vivre ici au milieu de ces ombres fuyantes dont la mobile perspective simule si étrangement l'infini ? On a beau chercher : on n'entrevoit qu'un pauvre être émacié, hagard, frissonnant, frénétique, plus spectral que terrestre, qui n'exhale que soupirs, sanglots, plaintes désespérées. Si, par aventure, tombe d'on ne sait où quelque lueur céleste, l'éclat en est si aveuglant qu'on ferme les yeux, presque ébloui; et ce ne sont plus alors chez Ihomme-fantôme que gestes suppliants, regards
ravis, tendres effusions, délirantes invocations... Fuyons! car ces lieux sont maudits ; fuyons ! car ce spectacle affole Tesprit ; fuyons ! car cette humanité, si c'en est une, est dûment damnée. » Non, ne fuyez pas. Cet homme n'est ni si coupable ni si dangereux : c'est un malade, en effet; mais ce malade est un voyant et un artiste; et son mal est, pour qui sait le comprendre, aussi édifiant qu'instructif. Ce mal, qui est une instabilité native dérivée de la dégénérescence, entraîne sa victime en de lointaines régions où ni vous ni moi ne pénétrons ; à vous qui ne fréquentez que les sentiers battus de l'existence commune, lui qui les ignore vous décrira quelques inaccessibles confins de Thumanité malade. Il vous dira jusqu'en quelles vertigineuses régions transfigurées peut s'égarer Fàme exaltée; il vous dira jusqu'en quels insondables abîmes d'horreur peut s'enfoncer l'àme déprimée. Bien mieux, à l'entendre, vous croirez y être : car la fascinante musique de sa voix, qui vient des plus intimes vibrations de son être, possède de merveilleuses vertus évocatrices dont la portée dépasse infiniment le sens impuissant des mots, ayant tour à tour l'exquise allégresse de mystiques accords apparemment tombés des cieux ou les troublantes sonorités dune folie apparemment échappée, aux enfers. Si vous ne vibrez pas à l'unisson de ces notes trop fortes ou trop fines, si vos regards ne pénètrent pas dans les obscurs détours de ces fantastiques régions, si vous ne sentez pas là une rare poésie, ne criez pas trop haut au mensonge, au tour de force, à l'artifice; non, la faute en est peut-être moins à l'artiste qu'à vous ; peut-être vous manque-t-il quelque fibre ; peut-être votre vue est-elle un peu courte; peut-être votre humanité nest-elle pas très riche. Alors réjouissez-vous béatement de votre saine médiocrité; flattez-vous, en votre for intérieur, de n'avoir jamais connu d'idéal trop élevé; dites bien fort que ce n'est qu'à des fous qui veulent monter trop haut qu'il arrive de choir si bas. Mais si vous êtes ému, délicieusement ému par la finesse de cet art, délicatement ému par le pathétique frémissement de cette voix, oii ! alors défiez-vous; ne vous attardez pas non plus avec ce prestigieux nécromancien, ne vous abandonnez pas trop à ses mélan-
coliques incantations'; le danger de cette perfide magie, c'est justement den subir le charme au point d'en être vaincu. Non, vous ne trouverez pas là le pain quotidien de la vie, celui qui donne santé, force et bonheur; allez demander à d'autres moins raffinés des aliments plus simples; mais sachez, au moins, de cette morbide floraison des misères humaines, tirer un poison qui guérit de l'orgueil. Le génie, ici, c'est la maladie; la force de Poe, c'est son mal. 11 n'avait rien de meilleur à nous donner que ce triste, mais émouvant spectacle : il l'a fait en artiste suprême. Telle quelle, uniquecn son originalité, complète en sa brièveté, son œuvre survivra à de plus vastes monuments fragiles. Puisqu'il ne pouvait rien faire de plus utile, de plus touchant et de plus beau, sachons donc, sinon l'aimer, du moins le comprendre, le plaindre et l'admirer.
Les Américains, peuple neuf, trop sain peut-être pour être déjà dun grand raffinement intellectuel, ne l'ont guère plus compris que plaint ou admiré. Chez eux les préférences du plus grand nombre vont naturellement à Longfellow, excellent poète moyen, plus prêcheur qu'artiste, qui gagne en noble virilité comme en charme attendri tout ce qu'il perd en profondeur, en force et en tinesse. Emerson, plus prosateur que poète, plus soucieux de philosophie morale que de beauté artistique, proscrit hardiment de son étroit Parnasse le funèbre chanteur. De ses trois principaux critiques, l'un, ^L Stoddard, trop prévenu sans doute par des sentiments personnels, ne trouve à admirer en son-œuvre que les premières poésies et ne voit dans les autres que démence mélodieuse^; M. Stedman, critique aussi subtil que poète raffiné, ne remarque que trop peut-être l'artiste, l'étrange, quoique monotone mélodiste dont le rythme, si limité qu'il soit, n'en est pas moins, dit-il, d'un charme aussi durable qu'exquis, unique dans la poésie américaine-; M. Woodberry, avec l'équité un peu sévère qui le caractérise, déclare : « Profonde par sa connaissance des sources
i.Poes Woi-ks, Fordham édition, New-York, 1884 et Lippincott, janvier 1889. -*. E. G. Stedman's Edgar A. Poe, Boston, 1891 ; Poe's Works. X, préface.
obscures de l'émotion ; presque magique par la subtilité de son art; hardie, nette, neuve par son imagination; idéale, absolument originale, alliée à une musique du charme le plus séduisant, cette poésie de Poe remplit toutes les conditions de son idéal sauf une qui est la condition suprême... Ces poèmes méritent leur renommée ^ » Ainsi parlent les Américains de celui qui, s'il n'est pas, faute de variété et d'ampleur, le plus grand de leurs poètes, est assurément de par sa perfection le plus original de leurs artistes en vers -.
Les Anglais ont été moins sobres déloges. Dès la période où l'ostracisme de Poe était à la mode, llannay élevait hardiment la voix en faveur de la fine mélodie du poète calomnié. L'œuvre de réhabilitation de jNI. Ingram a plus tard porté ses fruits. « Nous n'apprécierons jamais Poe, dit toutefois M. Andrew Lang, si nous persistons à le comparer à des hommes dune plus vigoureuse nature humaine. Il faut le considérer comme une voix, presque comme « l'ombre d'une voix », qui retentit dans le temple de la poésie et remplit une heure de musique. Il n'est pas, comme Homère, ou Shakespeare, ou Molière, un poète avec qui les hommes peuvent toujours vivre, près de la mer, sur les colHnes, dans l'affairement des villes. Il est le chantre de ces rares heures
1. G. Woodberry's Edgar ALlan Poe. p. 257. « L'adorateur de la beauté, dit ce critique, devint le poète de l'àme damnée {outcast). » C'est vrai : mais si Poe n'atteignit guère cette beauté extatique à laquelle il aspirait, n'atteignit-il pas en son inspiration mélancolique aune perfection artistique qui estaussi de la beauté ?
2. A la suite d'un de ces scrutins littéraires fréquents en Amérique, un éminent critique anglais écrivit au journal qui l'avait organisé : « Le résultat de votre scrutin j)our les dix meilleurs livres américains, publié en votre numéro du 3 juin 1893, contient un détail d'un grand et grave intérêt public sur lequel on ne saurait trop insister, je crois, auprès des Américains de goût. Ce détail est une omission. Vous donnez une liste d'auteurs qui ont obtenu en tout vingt voix ou plus. Ces auteurs sont au nombre de trente, et l'un d'eux en a obtenu près de sept cents. Or parmi ces trente ne se trouve pas le nom du j)Ius parfait, du plus original, du plus exquis des poètes américains. Le nom d'Edgar Allan Poe n'y est pas.
« Cette omission est extraordinaire et de mauvais augure. Si j'étais Américain, je serais porté à l'appeler désastreuse. Alors que chaque année apporte au génie de Poe plus de lustre parmi les plus éminents critiques d'Angleterre, de France, d'Allemagne et d'Italie, en son propre pays les préjugés sont encore assez puissants pour qu'il ne puisse recueillir le chiffre dérisoire de vingt voix. » (Edmund Gosse, voir tke Crilic (New- York). 29 juillet 1893.)
de langueur où l'âme, oublieuse de l'orgueil de la vie, se laisse aller à écouter, pour ainsi dire, l'écho d'une lyre dont les accords viennent de par delà les collines de la mort. On dirait un Moschus ou un Bion qui a franchi le Styx et qui chante à Pluton un chant qui atteint à peine les oreilles des mortels ^ » « Pour la mélodie, dit J. Skipsey ^, il excelle Collins et presque tous les autres poètes si ce n'est deux ou trois parmi les plus grands de la littérature anglaise... Il est le plus beau et le plus brillant génie poétique que l'Amérique ait produit. » Cette opinion fut également celle de Tennyson, qui ne trouve pas, dit-il en ses mémoires, le plus original des génies américains indigne d'une place près de Catulle, le plus mélodieux des Latins, et de Heine, le plus harmonieux des Allemands^. L'école préraphaélite fit plus qu'admirer; elle imita le poète américain en ses tendances mystiques comme en ses raffinements mélodiques. Son chef, Dante G. Rossetti, qui fut dès ses débuts un admirateur passionné de Poe, révèle nettement en ses premières œuvres cette double influence. Mais c'est surtout laspect extatique de la poésie poesque que reflète le reste de son œuvre, en y ajoutant tour à tour un plus lumineux rayonnement de catholicisme '^ ou une plus chaude nuance de volupté^. Quant au verbahsme musical qui, chez lui comme chez ses émules, complète le symbolismemystique, il en dut assurément à Poe un sens plus net en même temps qu'un emploi plus hardi. Sans parler de toutes ces rimes et allitérations où les mots semblent plutôt venir à l'appel du rythme qu'au service du sens ^ le subtil poète musicien a, lui aussi, recours à de curieux effets de répétition encore plus complexes et plus rafflnés que ceux de son maître. En certains de ses poèmes, tels que Troy Town, Eden Bower, Sister Helen, A New Year's Burden, le repetend n'est-il pas