‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 266 sur 429 · Surtout dans les Sonnets · texte numérisé non relu

Surtout dans les Sonnets

6. Remarquer dans Eden bower, lip etlisten, bind et bend. travail et treasure.

436 1:DGAR a. POE

devenu un véritable leit-motio qui, soit intercalé, soit refrain, traverse (sans changement dans les deux premiers de ces poèmes, avec variantes dans les deux derniers), chacune des strophes et exprime, avec un pathétique effet (incontestable, au moins, dans le premier de ces poèmes), le sentiment d'un chœur ou dun lecteur invisible. Inutile d'ajouter que, trop vagues et trop répétées, d'aussi téméraires tentatives n'aboutissent parfois chez ce poète également malade qu'à l'absurde ou du moins à l'artificiel'. Bien que transfuge de cette école, le génie éminemmentmusical de Swinburnedut de sonpropreaveu beaucoup, sans que toutefois sa propre inspiration s'en soit trouvée modifiée, aux procédés prosodiques de Poe vers le culte enthousiaste duquel l'avait guidé son propre maître Baudelaire. Il n'est pas enfui jusqu'à Oscar Wilde qui ne manifeste, dans ses élucubrations théoriques comme dans ses mièvreries poétiques, l'influence exagérée de Poe ^

Intraduisible, comme elle lest, en notre langue '% la j)oésie de

l. La répétition des vers si vagues : « Lden bower's in llower », et «AndO the bower and the hour », nous semble déjà bien contestable : l'emploi des vers : « Yet both were our-s, but hours will corne and go », et a the love once ours, but ours long hours ago », nous semble un parfait exemple d'écholalie.

i\ Remarquons chez Swinburne, à côté de l'amour des mots pour les mots (Ex. : « 0 love, my love, hadst thou loved but? » me {Tiump/i of Time,pAO) l'usage fréquent, presque abusif du repelend explicatif qui reprend le mot. pour en développer le sens :

I hâve put my days and dreams out of mind

Days Uiat ave over, dreams thaï are done {lYiamph of lune, p. il.)

et celui du parallélisme de construction qui dépasse souvent les vers pour s'étendre à la strophe entière. (Voir Triinnph of life. p. 41 ; Laus Venerts, p. 17.)

3. Exagérant les suggestions de Poe, Wilde va jusqu'à dire : « La rime, dans les mains du véritable artiste, devient non seulement un élément matériel de beauté métrique, mais un élément spirituel de pensée et de passion, éveillant à l'occasion une émotion nouvelle, ébranlant une association didées imprévues, ouvrant par la seule suggestion de sons harmonieux une porte d'or où l'imagination avait frappé en vain » [Intentions, p. 85). Voilii bien un sentiment qui tombe sous le diagnostic de Guyau et de iMax Mordau (Cf. ch. m. p. Ul).

4. Baudelaire, qui avait, avons-nous dit (p. 2i). déclaré intraduisibles les poésies de Poe. ne traduisit, en effet, outre le Palais hanté et le Ver conquérant contenus dans les contes, que le Corbeau cA le sonnet yl ma Mère. INous ne connaissons, depuis lors, (pie les traductions presque littérales de Stéphane Mallarmé (Bruxelles, 1888) et de Gabriel Mourey (Paris 1889), et une

Poe n'a guère pu avoir en France qu'une influence indirecte. Cette influence n'en a pas moins été considérable. Avec une identification peut-être unique en littérature, Baudelaire s'est approprié toutes les théories poétiques de Poe jusqu'à les faire pleinement siennes* ; états de grâce extatique, rôle primordial de l'imagination intuitive, rôle essentiel du raisonnement analytique, rôle proéminent de la musique, absurdité 'des longs poèmes épiques ou autres, absurdité du didactisme rationnel ou moral, création rythmique du Beau mystique, il accepte tout avec la foi aveugle d'un disciple fanatique ravi de retrouver en son frère aîné d'Amérique- ce fameux principe de l'art pour l'art pour lequel il bataillait si intrépidement avec son cher « Théo « et tous les Parnassiens. 11 est vrai que sa propre inspiration le trahit dans l'application : lui aussi, incapable de s'élever jusqu'au beau et d'atteindre l'infini de son rêve, échoue tristement dans le marasme morbide ^ ; lui aussi perpétuellement en quête

traduction libre des Cloches par Emile de Blémont (Paris, 1876). Si notre propre traduction offre parfois avec celles-ci des ressemblances peut-être inévitables, nous prions le lecteur de bien vouloir en attribuer à nos prédécesseurs tout le mérite. Nous n'avons jamais eu, du reste, comme nous nous plaisons à le répéter, la prétention de faire passer en prose française tous les jeux sonores et rythmiques de la poésie poesque : notre seul but a été de donner, avec le sens le plus approximatif des mots, une idée nette du fond psychologique, seul passible d'analyse.

1. Voir les huit dernières pages de sa préface aux Nouvelles histoires extraoi'dinaires, reprises par Th. Gautier en sa propre préface aux Fleurs du Mal.

2. B. d'Aurevilly appelle Baudelaire « le frère puîné de Poe. » (Appendice des Fleurs du Mal, p. 366.)

3. C'est en vain que, dans Y Elévation (p. 90), s'élançant comme Poe,

« Par delà le soleil, par delà les éthers. Par delà les confins des sphères étoilées. Il sillonne gaiement l'immensité profonde Avec une indicible et mâle volupté ;

l'impuissance arrive :

En vain j'ai voulu de l'espace

Trouver la fin et le milieu ;

Sous je ne sais quel œil de feu

Je sens mon aile qui se casse ;

Et brûlé par l'amour du beau

Je n'aurai pas l'honneur sublime

De donner mon nom à l'abîme

Qui me servira de tombeau. {Les plaintes d'un Icare, p. :238.)

Et ailleurs, dans L'Irréparable, p. 170.

de rinexprimc ou de l'inexprimable, s'égare dans le rare, le bizarre et l'horrible ^ ; lui aussi, à force de ne songer qu'à l'art, aboutit fatalement à l'artificiel -. Mais, derrière les imitations flagrantes de

Mais mon cœur, que jamais ne visite l'extase,

Est un théâtre où l'on attend

Toujours, toujours en vain l'Être aux ailes de gaze.

« De sa clairvoyance extatique victime », il a pour emblème de sa triste destinée :

Une Idée, une Forme, un Etre

Parti de l'azur et tombé

Dans un Styx bourbeux et plombé

Où nul œil du Ciel ne pénètre. {V Irrémédiable, p. 24:2.)

1. « Irrésistiblement avide de l'obscur et de l'incertain » [Horreur sympa- Ihique, p. 207), il veut, dit-il, dans Ze Voyage (p. 351).

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe :' Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau !

C'est ainsi que son destin maudit a fait de lui. Un ange, imprudent voyageur Qu'a tenté l'amourdu difforme, Au fond d'un cauchemar énorme Se débattant comme un nageur.

Et luttant, angoisses funèbres, Contre un gigantesque remous Qui va chantant comme les fous Et pirouettant dans les ténèbres. [l'Irrémédiable, p. 242.)

Aussi dirait-il volontiers avec les sorcières de Macbeth : « Le beau est horrible et l'horrible est beau », celui qui déclare l'horreur inséparable de la Beauté (p. H6) et qui écrit ces vers décisifs :

Aux objet répugnants nous trouvons des appas. [Préface, 80). Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts.

[Danse macabre, p. 278).

i3ienplus, il dépasse en horreur Poe lui-même : car, non content de « pétrarquiser sur l'horrible », comme le dit Sainte-Beuve, il raffine sur le répugnant. Témoin le fameux poème de la Charocjne (p. 127). Baudelaire y voit avec dégoût [sa bien-aimée morte que Poe contemple avec une sérénité presque voluptueuse : en ce cadavre où l'un ne voit guère qu'une purifiante cessation de la vie, Tautre sent déjà la corruption des chairs.

2. L'artifice chez Baudelaire n'est pas seulement dans le choix des mois, des expressions et des formes rythmiques ; il se retrouve encore dans le choix des sujets, dans les conceptions poétiques ; voir, par exemple, ces paysages artificiels « plus nus que la terre polaire. »

« Ni bétes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois ! » [de Profundis clamavi, p. 130.) qui finissent par lui apparaître comme un morne Eldorado, sans « végétal irrégulier, » sans astres étincelants, sans vie :

De ce terrible paysage.

Que jamais œil mortel ne vil,

Ce matin en(-ore l'image,

Vague et lointaine, me ravit...

Et sur ces mouvantes merveilles

Planait (terrible nouveauté)

formel et de fond-, sous le jeu alternant des mélancolies et des exaltations, qu'il appelle spleen et idéaP, il laisse partout éclater, en dépit de communes tendances symboliques et mystiques *, cette forte originalité qui, bien distincte de celle de Poe,

Tout pour l'œil, rien pour les oreilles.

Un silence d'éternité. {Rêve parisien, p. 286.)

A cette conception semble se rattacher certaines conceptions de VA rebours d'IIuysmans.

1. Parmi les nouveaux procédés prosodiques qu'il tente, il s'efforce d'introduire dans la poésie française les effets du repetend : dans Réversibilité (p. 150) et dans Vlrréparable (p. 168) le vers initial des strophes est repris à la fin de chacune d'elles, et le court poème d'Harmonie du soir (p. 155) n'est guère fait que de la répétition irrégulière de ses quelques vers.

2. Sans parler de réminiscences aussi évidentes que celle-ci :

Mon cœur est un palais flétri par la cohue (p. 171),

Baudelaire, dans un des tableaux parisiens (p. 283) reprend à son compte les idées superstitieuses de Poe sur les « grandes douleurs » des « pauvres morts », qui

« Doivent trouver les vivants bien ingrats

De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps.

Tandis que, dévorés de noires songeries,

... Vieux squelettes gelés travaillés parle ver,

Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver...

et dans le flambeau vivant (p. 149) il ne fait guère que paraphraser l'invocation de Poe aux yeux d'Hélène.

3. Bien des poèmes, surtout dans Spleen et Idéal, manifestent ces deux alternatives : mais il n'en est guère de plus typique que celui de VAube spirituelle (p. 154) où se trouve le fameux vers :

Dans la brute assoupie un ange se réveille.

Au-dessus du monde déprimant des vulgaires amantes sensuelles qui peuplent l'imagination de Baudelaire plane en effet l'image aérienne de l'idéale Béatrice qui tout à la fois Ange gardien, Muse et Madone, hante son àme affranchie aux heures d'aspiration extatique. (Voir XLIII, et hymne, p. 148, p. 227.) En ses heures splénétiques où « la tristesse en lui monte comme la mer » {Causerie, p. 171), la vie lui apparaît comme

Une oasis d'horreur en un désert d'ennui {le Voyage, pp. 349).

et sa mélancolie en arrive à la lassitude de vivre, à cette ardente aspiration vers le néant que proclament le Goût du Néant (p. 205). le Gouffre (p. 237), le Recueillement (p. 239) et tous les poèmes de la Mort (p. 339-351).

Mon esprit, comme mes vertèbres.

Invoque ardemment le repos :

Le cœur plein de songes funèbres.

Je vais me coucher sur le dos

Et me rouler dans vos rideaux.

0 rafraîchissantes ténèbres! ( La fin de la journée, j). 342.)

4. Le mysticisme symbolique de Baudelaire a été signalé par Th. Gautier (Préface aux Fleurs du Mal, p. 31). Comme Poe, en effet, Baudelaire, qui se

est faite surtout, en dehors de sa rude forme plastique S d"àcre volupté sadique ^ et d'âpre satanisme blasphématoire ^. De tout ce bruyant et cynique étalage, si différent de la dolente résignation de Poe, se dégage par contre une morale dautant plus franche qu'elle est plus inconsciente : tant de malheur vient évidemment du mal : « Avancement d'hoirie infernale ! )> clame tragiquement le solennel d'Aurevilly *.

Un autre écrivain décadent, dont lintense sensualité juvénile n"a pas réussi à épuiser labondante sève ni à détruire le charme musical, M. Rollinat lui aussi manifeste nettement l'influence de Poe^ aggravée du reste de baudelairisme. Bien plus que son maître français et avec plus de bonheur, il se complaît dans la répétition des vers, tantôt reprenant à la fin de chaque strophe

croit voyant ne cesse de parler d'anges et de Correspondances secrètes qui lui font pénétrer Tessence des choses :

La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;

L'homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l'observent avec des regards familiers...

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent

{Correspondances, p. 92).

1. Autant le souple vers de Poe est chantant, jutant le ferme vers de Baudelaire est dur, « plus plastique que poétique », a justement dit B. d'Aurevilly : il est d'airain, a dit un autre.

2. A l'inverse de celui de Poe, en etïet, plus souvent charnel que platonique, l'amour sexuel est chez Baudelaire, aussi bien pour l'homme que pour la femme, naturellement cruel : les corps s'attirenf, les ûmes se repoussent ; l'ennemi, c'est l'être aimé.

0 fureurs des cœurs mûrs i)ar l'amour ulcérés !...

Ce gouffre, c'est l'enfer, de nos amis peuplé !

Roulons-y sans remords, amazone inhumaine !

Afin d'éterniser l'ardeur de notre haine! {Uuellum, p. 136).

3. Alors que l'ùme dolente de Poe se contente de plaintes, il y a dans l'àme violente de Baudelaire un ton permanent de ,fureur qui, s'il n'éclate, gronde sourdement. Voir, en particulier, les poèmps de Révolte (p. 327 à 33;)).

4. « Après les Fleurs du mal, prédit sinistrement B. d'Aurevilly, il n'y a plus que deux partis à prendre pour le poète qui les fit éclore : ou se brûler la cervelle... ou se faire chrétien. » Double alternative qu'essaya « le misanthrope de la vie coupable », murmurant sans foi de superstitieuses prières et s'empoisonnant lentement par l'opium et le laudanum.

5. IMusieurs fois il a célébré en Poe le « sorcier douloureux et macabre qui chevauche à son gré la raison qui se cabre ». qui, « chaste, mystérieux, sardonique et féroce, raffine l'Intense et aiguise l'Atroce ». dont « l'àme où passait l'éclair sanglant du crime avait le cauchemar de la Perversité. » (Voir les Névroses, p. 9, o6, 304.)

OU de chaque tirade le vers initial, tantôt faisant alterner d'une strophe à l'autre les vers répétés ^ ; mais de toutes ses répétitions la plus heureuse à coup sûr, c'est en son rondel rajeuni celle des deux premiers vers d'un poème à la fin de la deuxième strophe et celle du premier d'entre eux à la fin de la dernière ; il sait de ces petits poèmes, tout surchargés qu'ils sont de répétitions, tirer tour à tour les plus gracieux et les plus vigoureux effets 2. Ses villanelles aussi, faites tout entières de deux uniques rimes arrangées en tercets, rappellent parla persistance de leurs sons la morne monotonie des dernières poésies de Poe ^. Quant à l'inspiration, cest moins influence de Poe qu'il faudrait dire ici que parenté : à part cette brutale sensualité qu'ignore l'amant d'Hélène, rien de plus poesque que le fond. morbide des Ném^oses. C'est la même alternance de dépressions et d'exaltations qui vont de (c l'inexorable ennui '' )) dune àme désespér.ée en son impuissance aux plus intenses paroxysmes de passion charnelle ou de lyrisme suraigu '\ Tantôt l'être entier frissonne, en proie à quelque angoissante terreur : peur de la nuit, peur de la mort, peur de soi^; tantôt il défaille, entraîné vers quelque horrible spectacle

1. Voir, par exemple, le Fantôme du Crime Névroses, (p. 3). la Voix (p. 29) et p. 127.

2. Voir, par exemple, Conscience (p. o). Silence (p. 19), les Larmes du Monde (p. 12), Nocturne (p. '20) et bien d'autres, dans tous les volumes.

3. Voir, par exemple, les Villanelles du Soir (p. 133), du Ver de terre (p. 191). de Madame Squelette (p. 259), etc.

4. Et démon avec qui l'horreur se concerte L'inexorable ennui me corrode et me mord. Ne laissant plus au fond de mon âme déserte

Que la seule pensée horrible de la Mort. {Névroses, p. 307.) Voir VAhîme (p. 67) et passim.

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