‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 269 sur 429 · L.VUVIUÈRE · texte numérisé non relu

L.VUVIUÈRE

4i4 EDGAR A. POE

directement sentir dans les doctrines comme dans les œuvres de cette école française. Comme Poe, les s^'mbolistes veulent suggérer par la musique des mots, bien plutôt qu'exprimer (d'aucuns diraient, et non exprimer) ])ar leur sens, l'émotion poétique ; mais tandis que cette prétention chez Poe a pour cause et pour excuse une morbide prédisposition à l'extase et l'intense désir d'en reproduire les effets, cette intention semble chez la plupart des symbolistes froidement voulue dans un but purement esthétique ^ ; et si, dautre part, l'application de ces téméraires idées est chez Poe relativement timide : car son vers a le plus souvent un sens indépendant de la musique, elle est chez les symbolistes intrépidement aveugle : car leur vers manque le plus souvent de ce sens. De là, la proverbiale obscurité de cette hermétique poésie dont l'hérésie est, au fond, de ne voir dans le langage qu'une musique-. Or, sincère ou feinte, cette hérésie repose sur un trouble mental. Si elle est feinte, si le poète symboliste ne fait qu'aligner des mots qui nont pour lui-même pas plus de valeur musicale que de valeur logique, il devrait bien se rappeler que la mystification continue est un symptôme connu des aliénistes. Si, au contraire, l'association des mots s'accomplit en lui par une sorte d'attraction spontanée des sons en dépit du sens, c'est qu'en son esprit malade la faculté du langage l'emporte sur les forces d'inhibition de la volonté et de la raison, et c'est là un commencement de désagrégation mentale qui donne à ces manifestations verbales un intérêt bien moins poétique que pathologique ^ L'incohérence croissante des vers de Poe, si artistique

1. « Nommer un objet, dit St. Mallarmé, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du [)Oôme qui est l'ail du bonheur de deviner peu à peu; le suj;gérer, voilà le rôve. C'est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d'àme ou. inversement, choisir un objet et en dégager un état dame par une série de déchiffrements. » 11 faut avouer que, si rêveur que fût Poe, il na jamais conçu un symbolisme aussi vague ni une poétique aussi insaisissable. {Pages. Bruxelles, 1891, p. 100.)

2. « L'écriture, dit Mallarmé {Vers et prose, p. 187) n'étant que la fixation du chant immiscé au langage, et lui-même persuasif du sens. »

3. Voir tout particulièrement le curieux passage de M. Mallarmé sur la hantise de cette phrase apj)aremment dénuée de sens : « La pénultième est morte. » Elle en dit long peut-être sur l'état d'esprit de son auteur cl de ses

qu'en soient les effets musicaux, n'en est-elle pas un exemple frappant, conséquente qu'elle est du fatal progrès de sa mélancolie vésanique^TLe fameux vers «incantatoire » des symbolistes ne serait-il donc, après tout, que le verbe inquiétant d'une vésanie latente ^ ?

Il faut avouer qu'en dépit d'aussi saines admirations que celles de Tennyson, d'Edmund Gosse et de bien d'autres, les plus fanatiques partisans et surtout les plus aveugles imitateurs de Poe n'ont guère été que des malades comme lui. S'ils se sont tant épris de sa morbide poésie, c'est qu'en cette morbidesse ils retrouvaient ce qui leur semblait le plus passionnant au monde : leur propre mal; s'ils lont parfois si bien imitée, c'est que cette imitation n'était que la culture plus ou moins inconsciente de leurs propres tares^. Les clairvoyants esprits qui ont voulu retirer de cet étrange mélange de beauté et de folie l'élément précieux n'ont pu le faire qu'en prêtant à la flottante mélodie du poète vésanique

disciples : on y relève, outre l'interprétation symbolique des sons et l'interprétation mystique des faits, une véritable anxiomanie née de l'obsession verbale; elle montre assez bien la parenté du mysticisme symbolique avec cette maladie du langage.

1. Nous retrouvons encore de dolents effets de repetends dans les vers libres de M. Francis Jammes : « Les dimanches, les bois sont aux vêpres, Danserait-on sous les hêtres ?... Danserait-on sous les hêtres ? Je ne sais pas. Je ne sais... 8a tristesse pareille, sa tristesse pareille aux bois qui sont aux vêpres... »

2. Quant à cette forme aiguë du symbolisme qui interprète les sons parles couleurs ou inversement les couleurs par les sons, c'est un curieux phénomène morbide 'qu'après Poe {Marrjinalia, VII, 34), Baudelaire a signalé à propos du haschich dans ses Paradis artificiels (p. 188) et que le professeur IMerre Janet a étudié scientifiquement sous sa forme précise de coloration des voyelles. Voirégalement : Suarezde Mendoza : L' audition colorée ;V avis, i^'è'è.

3. Au moment où nous écrivions ces lignes, nous ignorions l'existence d'un poète anglais dont la vie comme les œuvres nous confirment en cette opinion. James Thomson (1834-1882), orphelin dès le bas âge, élevé dans une école de charité, instituteur instable dans mainte école d'Irlande et d'Angleterre, tomba dans un profond et persistant état d'abattement à la suite d'un amour malheureux, fut congédié à la suite d'une légère infraction à ses devoirs, mena dans le journalisme radical de Londres une vie surexcitante et précaire et succomba enfin dans l'hôpital d'University Collège à de véritables « attaques périodiques de dipsomanie, aggravées par sa misère, sa solitude, ses insomnies et un tempérament profondément pessimiste ». Or, sa City of Dreadful Nighi (1874), ainsi que ses autres i)oèmes (1880), présente avec une rare vigueur les mômes qualités de sombre symbolisme fantastique que l'œuvre poétique de Poe.

le ferme appui d'une parole raisonnable. Si le très original Poe a donc été, par son excentricité même, empêché de fonder une école jusqu'en sa propre patrie, il n'en a pas moins fourni aux poètes de tous les temps comme de tous les pays une ample matière à suggestions esthétiques et à thèmes musicaux, et son mal poétique, si stérile ou même si funeste qu'il soit, n'en a pas moins enrichi notre humanité d'une œuvre aussi neuve et aussi rare que durable.

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