‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 270 sur 429 · I. — Les Circonstances · texte numérisé non relu

I. — Les Circonstances

Une dos meilleures preuves de la valeur absolue de la poésie de Poe, c'est son indépendance du milieu ambiant. Cette poésie domine si bien son pays et son temps qu'elle s'en détache : peu conforme aux circonstances, elle accuse un relief nettement original, elle excite un intérêt franchement humain. Aussi originale, quoique peut-être moins intéressante, sa critique est, au contraire, inséparable de l'entourage. Si le poète qui chante révèle, avant tout, son âme intime, le critique qui juge, à force de pénétrer l'àme de son temps, s'y mêle forcément. Alors donc que l'œuvre poétique de Poe peut, à la rigueur, se passer de commentaires historiques, son œuvre critique, au contraire, en exige un.

La littérature américaine n'a pas cent ans. Une foule obscure d'informes traités plus théologiques que philosophiques, d'indigestes chroniques plus personnelles que locales, de lourdes poésies pédantes ou burlesques ne forme pas, par sa seule masse, une littérature nationale : or l'Amérique des xvn° et xv!!!*" siècles ne possède pas autre chose. La verve humoristique et la bonhomie sensée du vieux Franklin lui-même ne font de son Autobiographie et de son Almanach du pauvre Richard que des œuvres plus populaires que littéraires. Lorsqu'éclate la Révolution, l'héroïque lutte des treize petites colonies américaines contre la puissante métropole absorbe si bien toute l'activité intellectuelle de la jeune nation

émancipée que ses plus graves déclarations politiques perdent, sous la froide plume des Washing-ton et des Jefferson, tout accent personnel, tandis que ses plus vibrantes invective contre le despotisme britannique gardent jusque dans les chants patriotiques la plus servile soumission aux classiques traditions anglaises du xviii^ siècle. Ce n'est guère qu'au commencement du dernier siècle que se manifestent les premiers symptômes d'une floraison littéraire, plus hâtive encore que durable. Les sensationnels romans du premier homme de lettres américain i, Ch. Brockden Brown, dont les terreurs sinistres amusèrent lenfance peureuse de Shelley et éveillèrent peut-être lame inquiète de Poe, ne sont à vrai dire, que de grossières ébauches mélodramatiques. Les lourdes et plates œuvres du fastidieux Walter Scott des « prairies )), Fenimore Cooper, n'ont plus d'attrait, en dépit de leur immense vogue de jadis, que pour l'humeur aventureuse d'âmes naïves. L'éloquence religieuse du verbeux Ghanning, iaute de s'être condensée en une forme définitive, semble morte depuis que sa voix s'est éteinte. Ce n'est qu'en 1834 que toutes les vaines tentatives de chroniques locales aboutissent à une œuvre durable, le premier volume de Y Histoire des États-Unis de Bancroft. Seuls, le pensif poète Bryant et le charmant conteur Irving dominent leur temps et lui survivent : encore est-il que la voix solennelle de l'un a bien l'air d'un écho lointain des Young, des Gray et des Cowper, tandis que la verve humoristique de l'autre fait singulièrement songer aux Steele, aux Addison et aux Goldsmith; mais, tels quels, ils n'en sont pas moins les deux seuls écrivains dalors dont la perfection littéraire puisse mériter un renom durable. Or la première version de Thanatopsis date de 1817 et le Sketch book parut en 1820.

Cette simple vue de la postérité sur les origines littéraires de l'Amérique ne pouvait évidemment être celle des contemporains

1. Le premior qui vécut de sa plume: son Wieland parut en 1798 et fut suivi d'Ormond qXô! Arthur Merwy H. « L)e tous les ouvrages qui lui furent familiers, dit Edw. Dowden au sujet de Shelley. les romans de Br. Brown furent, avec les Brif/ands de Schiller et le Fau.ff de Gœthe. ceux qui s'enracinèrent le |)lus profondément en son esprit et eurent la plus forte intluence sur la formation de son caractère. »

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de Poe. Autour de ces deux dignes pionniers de la littérature américaine s'agitait une foule bruyante de médiocres écrivains dont l'ardeur à briguer le premier rang faisait facilement illusion auprès d'un public naïf qui ne demandait qu'à les croire. Le récent chauvinisme national, qui avait brusquement succédé à l'ancienne servilité coloniale, exaltait, en effet, prosateurs et versificateurs indigènes à l'envi des plus grands noms de la littérature anglaise. Bien plus, les rivalités locales, dominées par la haine croissante du Midi contre le Nord \ exagéraient encore les prétentions d'écrivains dont la fière indépendance se refusait à reconnaître à aucune capitalela moindre suprématie-. Enfin, mille coteries littéraires, philosophiques ou religieuses, groupées autour de revues plus ou moins éphémères qu'opprim.ait le voisinage de la massive North American Revieio, aggravaient singulièrement le mal par leurs complaisantes flagorneries de panégyristes comme parleurs cinglantes investives de sectaires. Aussi, de critique indépendante, n'y en avait-il point, et ce bon docteur Ripley, qui va durant trente-trois années bénévolement surveiller de la Neio-York Tribune l'interminable défilé des auteurs impuissants et des œuvres avortées, ne méritera que trop par son indulgence paterne comme par sa faconde johnsonienne le pompeux titre de « Nestor de la critique américaine ».

1. 11 n'est pas douteux que, dès le temps de Poe, le Nord l'emportait déjà, et dans le Nord, New- York. Poe avoue lui-même en ses Literali (VIll. 7) que « cette eité est le foyer des Lettres en Amérique , ses auteurs formant peut-être un quart de la totalité ». Boston, qui bénéficiait du voisinage de Harvard University. et Philadelphie la ville des revues, pouvaient seuls rivaliser. Richmond ne comptait déjà plus.

2. Lowell ajoute assez spirituellement : « La situation de la littérature américaine est anormale. Elle n'a point de centre, ou, si elle en a un. il ressemble à celui de la sphère de Mercure. Il se partage entre maints systèmes qui tournent autour de leurs soleils respectifs, si bien que chacun ne présente aux autres qu'une faible lueur de voie lactée. Notre capitale n'est pas, à l'inverse de Londres et de Paris, un grand cœur central d'où la vie et la force se répandent jusqu'aux extrémités, mais elle ressemble bien plus à un nombril isolé qui se trouve enfoncé aussi près que possible du centre du pays et qui semble plutôt évoquer des idées d'utilité passée que servir à quelque besoin actuel. Boston. New-York, Philadelphie ont chacun leurs littératures presque aussi distinctes que celles des différents dialectes d'Allemagne; et la jeune Reine de l'Ouest a aussi la sienne dont quelque rumeur articulée vient de nous atteindre, nous autres riverains de l'Atlantique. » (Graham'ft Mag., feb. 184.5).

A ce chaos de forces incoliérentes, il fallait évidemment une direction : notre ambitieux poète s'avisa de la donner. Le seul malheur, c'est quau critique il faut, autant pour assouplir que pour enrichir son esprit, une forte éducation méthodique; et celle que Poe avait reçue était particulièrement superficielle et décousue. Cinq années dans une petite école privée d'Angleterre (et l'on sait ce qu'elles étaient alors, ne serait-ce qu'à les juger par ce quelles sont maintenant), quatre années dans une école d'Amérique dont le pédant directeur n'avait pu lui enseigner par les pires procédés « le pur latin d'Auguste », une seule année d'université dans un établissement naissant, en partie gâtée par les plus funestes distractions, voilà toute l'instruction scolaire de notre critique improvisé. Le reste ne fut qu'autodidactisme; et de quelle nature? Nous le devinons chez un jeune homme qui, de la caserne à l'école militaire, de l'isolement de Boston à la bohème de Baltimore, ne cessa de passer par les plus déprimantes crises de la misère comme par les plus extravagantes fugues vers l'idéal. Ce ne fut pourtant que dans le désœuvrement dangereux de cette adolescence déclassée comme dans les vagues loisirs de cette vie d'écolier fantasque que Poe put se donner quelque culture littéraire. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que, soumis aux hasards de tant de circonstances fâcheuses, son esprit impatient, qu'un manque naturel d'équilibre et de discipline mettait à la merci de tendanceset d'influences contradictoires, n'ait jamais su acquérir qu'une érudition aussi bornée qu'erronée.

En dépit de la facile réputation d'ergoteur infatigable que le jeune cadet s'était faite parmi ses camarades de West-Point, nous savons à quoi nous en tenir sur ce savoir qualifié de précoce. Poe nous a lui-même donné, dès son retour à Richmond, dans le South Literary Messenger^, sous le prétentieux titre de Pinakidia, des extraits de ses lectures juvéniles. Quelle déception pour quiconque s'attend à trouver en ces tablettes de poète les traces de quelque profonde vie intellectuelle ! Non, rien de noble ni

1. AonH836. Le texte en est reproduit dans Poe s Works, éd. by J. Ingram, Edinburgh. vol. III. p. 494.

d'élevé : aucun de ces beaux vers dont l'écho hante la mémoire comme une voix d'en haut, aucune de ces fortes maximes qu'une dévote répétition fait entrer dans la vie comme des principes d'action, aucune de ces grandes idées générales qui, élevant l'esprit au-dessus de lui-même, le portent à ces points de vue qui dominent le monde. Non, point de fières aspirations, ni de fermes convictions, ni de subtiles révélations : rien que de froides curiosités plus ou moins littéraires, de fantaisistes étymologies rares, de vagues analogies de vers promptement qualifiées de plagiats, de pédanlesques remarques sur des écrivains français, latins, grecs, hébreux même ; bref, tout un vain et vaniteux étalage de menue érudition, toute une sèche poussière de science morte qui ne saurait éblouir ou aveugler que des ignorants et qui en a la misérable prétention. Voilà tout le clinquant bagage de pacotille dont notre faux érudit prétend lester la creuse fragilité de ses autoritaires critiques de demain'. Ne nous laissons donc pas prendre à la bigarrure de ses citations françaises, dont les attirantes italiques émaillent la pauvreté du texte : ses éditeurs les ont presque toutes pieusement corrigées . Ne soyons pas dupes de ses fréquentes allusions à quelques doctes Allemands, tels que Bielfield, Tieck

1. Il est vrai que ces notes ne sont données que comme étant de seconde main ; mais, tandis que Poe indique vaguement comme ses sources d'obscurs ouvrages dont l'existence même semble parfois problématique, il ose ajouter : « Les Curiosités littéraires de d'Israeli, ses Caractères littéraires, et ses Calamités d^auteurs ont récemment paru d'une commodité excessive à certains petits pillards d'Amérique, mais se trouvent maintenant trop connues pour permettre que leurs bonnes choses soient désormais impunément appropriées. » Or la plupart des remarques littéraires de Pinakidia dérivent justement de cette source que Poe a donc bien tort de dire épuisée. Des ouvrages cités par Poe : bibliothèque des Memorahilia Literaria, liecueil des Bons (sic) Pensées, Lettres édifiantes et curieuses, Literary Memoirs de Sallengré, Mélanges littéraires de Suard et André, Pièces intéressantes et peu connues de Laplace. M. Woodberry a fait remarquer {Edgar A. Poe, p. 96) que les deux premiers n'ont pu être découverts en aucun catalogue bibliographique, et que les titres des autres incorrectement donnés ont sans doute été empruntés à des citations plutôt qu'aux ouvrages même, comme, par exemple, pour les Mélanges littéraires de Suard et autres (Suard und André), bévue qui provenait d'une traduction alors récente des Conférences de Schtegel sur le Drame. De même, dans ses contes, en notes, en citations et en épigraphes il fait grand étalage d'érudition, érudition abstruse, fautive et de seconde main, comme l'a prouvé M. Woodberry (Poe's Works, vol. IV, p. 289). C'est ainsi que dans Ligéia, pour donner un exemple entre mille, il cite, au nombre des ouvrages métaphysiques gui alimentent le mysticisme de son héros, le Vert-Vert de Gresset.

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et Schlegel, ou à quelques obscurs Italiens tels que Boccalini et l'abbé Gravia ou Gravina : elles sont toujours les mêmes et n'ont d'autre but que de renforcer des idées toutes personnelles. Ne nous étonnons pas de certaine imposante discussion sur deux passages d'Isaïe et d'Ezécliiel : elle est tout entière de la main d'un professeur d'hébreu de Columbia Collège. Accordons plutôt raison à Mrs Browning trouvant bien peu solide sur ses classiques grecs celui qui attribuait à Eschyle V Œdipe à Colone\ qui ne voyait en l'œuvre d'Euripide et de Sophocle que des reflets dEschyle^ et qui attribuait la sécheresse (ÏAntigone à l'incapacité dramatique des anciens^. Et nous souscrirons presque à la dureté de ce jugement d'un confrère hostile : « Son érudition, ditBriggs, ressemble singulièrement à celle du fameux M. Jenkinson dans le Curé de Wakefleld. Il cause de dactyles et de spondées avec une faconde surprenante et, les noms des mètres étant de Ihébreu pour neut hommes sur dix, il s'est fait une réputation d'érudit à peu de frais. Il fait des citations d'allemand sans être capable de lire un seul mot de cette langue... Il n'a aucun respect pour Homère, Shakespeare ni Milton... La Bible n'est, dit-il, que fariboles... Quant à son grec, vous y verriez encore très bien si vous l'aviez dans lœil. » Oui, pour être supérieure à celle de la majorité de ses lecteurs, (et il n'y avait pas là grand mérite), l'érudition de Poe n'en était pas moins tout en trompe-l'œil. Or, sans érudition, point de critique ample ni solide : le juge imprudent, qui prétend décider sans connaissance de cause, s'expose à quelque chose de plus grave que les grosses erreurs de fait, il révèle une fatale étroilesse de vues, une irrémédiable indigence de pensées, une incorrigible disposition à toutes les exagérations du jugement. Et Ion ne saurait nier que ce sont là les plus flagrants défauts de la critique de Poe. Faute de s'être élargi l'intelligence par la compréhension des civilisations passées, faute de s'être assoupli limagination par la fréquentation des grands génies, Poe critique va rester.

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