‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 27 sur 429 · A(/iejiœum, 19 octobre · texte numérisé non relu

A(/iejiœum, 19 octobre

^. Poe s'est, en effet, singulièrement exagéré, comme nous le faisons tous pour nos souvenirs d'enfance, l'aspect et l'ampleur des choses qui l'entouraient. La maison d'école, par exemple, loin d'être un dédale de chambres, cellules et corridors, n'était qu'une assez spacieuse maison à deux étages du temps de la reine Anne.

hérissée de gros clous et de verrous et surmontée de pointes de fer tordues, lalongue, étroite et lugubrement basse salle de classe aux fenêtres en ogive et au plafond de chêne, les bancs en désordre tout surchargés de livres usés et tout cicatrisés de noms, d'initiales et de dessins grotesques ; ce qui survit encore, ce qui survit le mieux, c'est l'émotion même ou plutôt le monde d'émotions qui envahissait son âme trop vivante au milieu de ces choses apparemment mortes.

« Le cerveau bouillonnant de Tenfant n'a pas besoin pour l'occuper ni l'amuser de tout un monde d'événements extérieurs, et la monotonie en apparence morne d'une école,... l'éveil du matin, l'appel au lit le soir, l'étude des leçons, les récitations, le retour périodique des après-midi de congé et des promenades, la cour des jeux avec ses querelles, ses passe-temps et ses intrigues, tout cela, par une magie mentale depuis longtemps oubliée, semblait impliquer un vaste pêle-mêle de sensations, tout un monde riche en incidents, un univers d'émotions variées d'une surexcitation passionnante qui enflammait l'àme. »

Aussi, quand, aux sombres jours de détresse, il retrouve en luimôme après tant d'années de labeur, de misère et de désespoir, la fraîcheur de cet oasis de paix et de bonheur, cest avec joie qu'il s'écrie : « Oh ! le bon temps que ce siècle de fer! » et c'est la sincérité même de son accent que nous surprenons en cet aveu :

« Je trouve peut-être autant de plaisir qu'il m'est désormais possible d'en ressentir à insister sur ces minutieuses impressions de l'école et de tout ce qui s'y rapporte... En dépit de leur parfaite trivialité, alors même qu'ils seraient ridicules en eux-mêmes, ces détails prennent en mon imagination une importance circonstancielle, en tant qu'associés à une période et à un lieu où je découvre les premiers avertissements ambigus de la destinée qui m'a par la suite si complètement enveloppé de ses ombres ^ »

Voilà, en effet, semble-t-il, le trait essentiel de cette période. S'il se cache quelque chose de réel sous les exagérations voulues de ce récit dramatisé, c'est que dans la paix de cette école dut saccomplir la première crise morale de Poe. C'est là, au milieu de ces jeux innocents et de ces occupations studieuses que dut se

Page 1