‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 271 sur 429 · Marghmlia. VIT · texte numérisé non relu

Marghmlia. VIT

comme Poe poète, enfermé en lui-môme, dupe inconsciente de ^ ses tendances obscures, jouet des illusions de sa caverne, prisonnier ravi en son point de vue borné. A la fois ignorante et passion- i née, sa critique va perdre en ampleur et en solidité tout ce qu'elle pourra bien gagner en vigueur et en originalité.

Gomment donc ce charlatan littéraire (qu'on nous pardonne ici une expression qui n'a rien d'exagéré), a-t-il pu, pendant treize ans, se faire accepter comme critique, bien plus comme le plus grand des critiques de son temps ? Il y aurait là un mystère si l'on ne connaissait bien les circonstances de cette époque. Si l'Amérique de 1835 n'avait pas encore de critique, c'est pour la bonne raison qu'elle n'avait pas encore de grandes œuvres : la critique ne peut guère précéder la création. Or ces grandes œuvres vont désormais survenir, et avec elles les juges qui leur aideront à former le goût. Poe appartient, avons-nous dit, à la première grande génération littéraire des États-Unis. Si Irving et Bryant ont l'un vingt-six ans et l'autre quinze ans de plus que lui, Emerson n'en a que six, Hawthorne cinq, Longfellow et Whittier deux, alors que Holmes a son âge et que Lowell et Whitman ont dix ans de moins que lui. Du vivant même de Poe vont donc paraître les premières œuvres historiques d'Irving, les dernières poésies originales de Bryant, les meilleures œuvres poétiques de Longfellow à part Evangeline, les meilleurs poèmes de Lowell, les premiers de Holmes et de Whittier; et Emerson va dès 1840 créer son Qfrand mouvement transcendantaliste dont Goncord sera le centre et le Dial l'organe. Or de tous ces écrivains, seuls Longfellow et Lowell aborderont la critique, celui-ci vers 1844 en ses Convermtions sur quelques-uns des vieux poètes avec une supériorité vraiment magistrale, celui-là, çà et là dans Outre-mer, Drift- Wood, et Poets and poetry of Europe, plutôt en professeur qui propose ex cathedra à une admiration docile quelques importations étrangères qu'en juge qui scrute et discute ; mais l'un et l'autre, si Ton n'en excepte la Fable pour les Critiques et un article de Lowell sur Hawthorne. se bornent à la critique rétrospective. Il n'y a guère que la transcendantaliste Margaret Fuller

qui pendant quelque temps osera se risquer, non sans succès du reste, dans le champ inculte de la critique contemporaine. Poe est donc le premier à en faire son domaine propre. Le reste de la critique américaine persiste à n'être autour de lui que compte rendu plus ou moins aveuglément élogieux, réclame payée, flagornerie de coteries, intrigue d'auteurs, cabale d'éditeurs, un perpétuel concert de louanges insipides dont la monotonie était aussi décourageante pour le vrai mérite qu'encourageante pour le faux talent.

C'est donc fort à propos qu'au grand pays du puffismc la rude voix de Poe vint rompre cette funeste harmonie. Lorsqu'en 1835 notre bohème, mourant de faim, accepta de White, sur le conseil de Kennedy, le poste de rédacteur en chef du Soutli Literary Messenger, un prétentieux roman sans valeur, Norman Leslie, de Théodore Fay, obtenait d'un bout à l'autre du pays une vogue dont l'excès ne s'expliquait que par la réclame éhontée de la presse new-yorkaise. Pour l'orgueilleux émule de Byron trois fois déçu en ses propres rêves de gloire littéraire, l'occasion était trop belle : de même que l'extase l'avait spontanément fait poète, de même l'indignation, aigrie par la misère, le fit critique. Avec un acharnement féroce servi par d'intraitables convictions, le jeune journaliste se mit à dépecer le malheureux ouvrage qu'un illégitime succès désignait à sa rage mal contenue. Jamais pays endormi par le ronron emphatique des réclames périodiques ne fut plus brusquement éveillé de sa béate somnolence que par ce brutal appel à la franchise. Ce fut, d'abord, comme une stupeur qui se changea vite en joie applaudissante dans le Midi et en fureur dénigrante dans le Nord. Le vieux Dominion, avec ses riches états aristocratiques de la Virginie, du Maryland et de la Caroline, allait donc enfin prendre sa revanche contre ces remuants knickerbockers de la Nouvelle-Angleterre dont la morgue puritaine prétendait lui imposer une suprématie intellectuelle : c'était comme une guerre de Sécession qui déjà se déclarait sur les champs de bataille littéraires. Acclamé par ses compatriotes ou vilipendé par ses adversaires, mais célébré par tous,

Poe ne pouvait que prendre plaisir à ces luttes qui satisfaisaient à la fois son humeur belliqueuse, sa soif de notoriété et ses besoins de prosélytisme. Il y avait là pour son ambition humiliée, en cette possibilité d'agiter à tout propos l'opinion publique, une inépuisable source de consolations orgueilleuses. La théorie, va répéter ce critique malgré lui, la théorie ne vaut-elle pas, après tout, la pratique, etle logicien qui analyse, comprend et démontre ne vautil pas l'artiste qui inconsciemment exécute' ? Aussi V ingrate S oict/i Literary Messengerne lui eut-elle pas plus tôt fermé ses pages quil avait rendues fameuses que Poe s'en fut continuer jusqu'à sa mort, dans le Grahams et dans le Gentleman s Magazine, ^ans le Broadivay Journal et dans le Godeys Ladys Book, dans l'hostile cité de New-York devenue hospitalière comme à iMiiladelphie et à Richmond, son œuvre de critique passionnée. Innombrables sont les articles que, pendant ces treize années, Poe prodigua non seulement en ces revues où il fut plus ou moins régulièrement attaché, mais en bien d'autres, jusqu'en des feuilles quotidiennes dont les immenses colonnes dévoraient si peu généreusement sa prose besoigneuse-. Inégale aussi est la valeur de cette œuvre

1. Dès la troisième publication de ses poèmes, en 1831, Poe, qui se méfiait d'un nouvel échec, disait déjà à son ami B... qu'une bonne critique de poésie ne pouvait être écrite que par un bon poète (X, 144, 145). Voir encore Marf/lnalia, VII, 272.

2. « L'absence de règlement sur les droits d'auteur, dit-il en ses Secrets du Magazine Prison House, IX, 286, en rendant presque impossible d'obtenir des éditeurs quelques rémunérations pour un travail littéraire, a contraint beaucoup de nos meilleurs écrivains à collaborer aux revues, lesquelles, avec une constance qui leur fait honneur, restent jusque dans le champ ingrat des lettres plus ou moins fidèles au vieux dicton : « A chaque travailleur, sa paie. » Par quel entêtement d'honnêteté se fait-il que ces revues aient pu persister en leurs habitudes de paiement, en présence de la concurrence organisée par les Poster et les Léonard Scott qui pour huit dollars par an fournissent de la copie à quatre périodiques anglais, c'est là une question à laquelle nous ne trouvons pas de réponse satisfaisante... Peut-être trouve-t-on mauvais de laisser mourir de faim ces pauvres diables d'auteurs, alors qu'on s'engraisse, au sens littéraire du mot, des bonnes choses qu'on dérobe sans rougir aux poches de l'Europe ; ce ne serait peut-être pas tout à fait comme il faut (en français dans le texte) de tolérer une pareille atrocité: et voilà pourquoi nous avons des revues, et, pourquoi une portion du public souscrit à ces revues (par pure pitié), pourquoi nous avons des directeurs de revue qui (prenant parfois le double titre d'éditeur et propriétaire) se font, par suite de leur bonne administration, de leurs réclames iiUermittentes et de leur perpétuel ()|)|)ortunisme, une alïaire de conscience ([ue d'encourager les pauvres

éphémère, trop mal rétribuée pour être artistique, pleine de répétitions et de contradictions, si hâtive quelle n'a jamais le temps de se dégager du flux rapide des œuvres nouvelles, de s'élever vers les hauteurs stables, d'atteindre à la perfection absolue. Vaste gaspillage de talent, dont il survit pourtant près de quatre volumes d'articles et d'extraits, en grande partie recueillis par l'auteur, où tout se mêle, le bon et le rare à côté du médiocre et du mauvais, théories neuves et applications misérables, dithyrambes exaltés et polémiques furieuses, rapides silhouettes de Utero H et vagues analyses d'autographes. Voilà donc les pages qui, pour être aujourd'hui bien vieillies, pâlies et démodées, n'en suffirent pas moins en leur temps à faire à leur auteur cette éblouissante renommée de prince de la critique, qui éclipsa sa gloire de poète et de conteur. Voyons jusqu'à quelpointelles ont pu mériter tant d'honneur.

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