C. Mathews, VII I
7. « Que les poètes (y compris les artistes), dit-il en ses ^Suggestions (VIII, p. 337) forment un Genus irrU.abile, c'est là une vérité acceptée; mais le pourquoi ne semble pas aussi évident. Un artiste n'est un çirtiste qu'en proportion de son sens raffiné de la Beauté, qui lui cause des jouissances extatiques, mais qui, en môme temps, implique ou produit un sens également raffiné du Laid. Voilà pourquoi le tort, l'injustice causée jà un poète qui est vraiment un poète l'excite jusqu'à un degré qui semble, aux yeux du vulgaire, hors de proportion avec la cause. Les poètes ne voient jamais d'injustice où il n'y en a pas, mais très souvent là où les non-poètes n'en voient point. L'irritabilité poétique n'a donc point de rapport avec le « caractère » au sens vulgaire du mot, mais seidement avec une perspicacité supérieure à l'égard du mal : cette perspicacité n'étant autre chose qu'une conséquence de cette vive perception du bien, de la justice, de la proportion, en un mot du^o xaXov. Mais ce qui est clair, c'est (pie l'homme qui n'est pas irritable (au sens ordinaire du mot) n'est pas un poète. » La juste conclusion que l'on peut tirer de cette note assez obscure, semble-t-il c'est que la sensibilité excessive de Poe, qui dans la joie aboutissait à la jouissance extatique du Beau, allait, au contraire, dans la douleur, jusqu'à une irritation tour à tour soupçonneuse et violente.
8. Nous avons vu que, dans sa correspondance avec Lowell (Woodberry, p. 211), Poe explique son ambition par le besoin impulsif de surpasser un sot qui s'imagine le surpasser lui-même, et il conclut son article sur Dawes par cette citation : « La louange des indignes est aux plus dignes le plus sanglant affront » (VIII, 178). On devine tout ce qu'il peut chez un auteur
plus de sévérité n'ont jamais eu de lui une critique qui ne fut tempérée de quelque louange ^ ; en dépit de toutes ces excuses, on ne voit que trop bien le parti pris, on ne devine que trop les mobiles personnels, on en veut à un homme qui était lui-même si sensible au blâme de ne pas avoir su être plus charitable pour ses semblables ; on se dit qu'à ce matamore qui se donnait des airs de géant égaré parmi les nains, un peu de pitié indulgente n'eût pas été malséante ; on se prend à penser avec Lowell qu'en dépit de tous les vieux clichés barbares sur les droits de la critique, un auteur, si médiocre qu'il soit, n'en est pas moins un homme dont la sensibilité mérité, après tout, quelques égards, ne serait-ce que ceux de la politesse ou de la charité. On condamne surtout Poe de s'être abaissé aux plus mesquins procédés de la polémique chicanière à l'égard d'écrivains tels que Longfellow, Lowell, Hawthorne ^ dont il était, pourtant le premier à reconnaître les mérites ; on regrette enfin que tant d'utile franchise ait dû s'acheter au prix de tant de brusque et déloyale violence.
Disons tout de suite qu'avec l'humeur instable de Poe ces excès de violence ne pouvaient manquer de trouver leur compensation en des excès d'indulgence. Ajoutons même, pour être juste, que cette indulgence n'était parfois que générosité. 11 y en a un bel exemple dans la prompte défense du jeune Bayard Taylor contre les attaques malveillantes d'un critique anonyme ^ Cette générosité se retrouve, en dépit d'évolutions ultérieures, dans l'attitude primitive de Poe à l'égard de Hawthorne * et de Lowell^
méconnu entrer de jalousie en de pareilles réflexions et surtout en des applications contemporaines.