III. — La doctrine
En dépit de cette opinion américaine, la critique de Poe possède, croyons-nous, autre chose que l'intérêt purement historique d'une œuvre primitive aux débuts dune grande civilisation : elle a, outre cette valeur toute relative, sa valeur propre; et cette valeur qui résulte d'un ensemble très logique de doctrines fort personnelles. Ces doctrines, examinons-les donc de près, et peut-être verrons-nous puisqu'elles ne présentent pas seulement au littérateur un intérêt étroitement américain, mais encore au psychologue un intérêt franchement humain.
Dire qu'en dépit de quelques fluctuations fâcheuses, l'intrépidité dominante de Poe venait des forces obscures de son tempérament, ce n'est pas tout dire, si l'on ne montre en ce tempérament la source cachée d'une telle énergie, et cette source, c'est, comme pour la poésie, l'extase, la morbide extase. Poe ne doute pas, parce qu'il croit, et il croit parce qu'il sent : sa force de prosélytisme, c'est au fond sa foi, et cette foi nait du témoignage de ses sens. Lorsque, dans la transe extatique occasionnée par quelque [intense impression auditive ou visuelle, tout son être vibre, délicieusement inondé de lueurs apparentes et de voluptés ineffables, comment Poe douterait-il? comment ne croirait-il pas que la Beauté, et non quelque morbide excitabilité des sens, est la seule cause de sa radieuse exaltation? Ce n'est qu'après coup, dans le calme rétabli des méditations ultérieures, que la raison s'emploie, comme toujours, à masquer inconsciemment les symptômes morbides, à interpréter logiqu(unent les étranges effets du phénomène anormal, à leur prêter une indispensable valeur ration-