Alhenœum, 19 octobre
sèment classique alors en vogue ^ Le principal, John Clarke, sorti de Trinity Collège, Dublin, était, paraît-il, un fougueux Irlandais, pédant et pompeux, fier de n'enseigner à ses élèves que « le plus pur latin du siècle d'Auguste ». Sur les quatre années et demie, de septembre i820 à mars 1825, que Poe passa en ce collège, son maître et plusieurs de ses compagnons nous ont laissé de nombreux renseignements qui, se complétant et s'accordant, nous permettent de saisir sur le vif l'intéressante physionomie de Poe adolescent.
C'était, vers la quinzième année, un grand garçon mince, bien découplé, bien musclé, de tournure élégante, de mise soignée, aux yeux vifs, aux traits expressifs, aussi heureusement doué pour les sports que pour létude. « Sa passion dominante, nous dit son maître, était une ardeur enthousiaste en tout ce qu'il entreprenait- », ardeur dans laquelle entrait, paraît-il, autant d'impétuosité naturelle que d'impatience pour le premier rang. Coureur rapide, sauteur étonnant, boxeur aussi prompt à l'attaque qu'à la riposte, il était le champion habituel de son collège dans les tournois athlétiques de la région. A la nage surtout il fut, à l'exemple de Byron, d'une force surprenante, et certaine traversée de six milles sur la rivière James accomplie sans grande fatigue par un chaud soleil de juillet à l'encontre d'une forte marée, lui valut une sorte de célébrité locale qu'il n'aimait pas à se voir contester, si l'on en croit le témoignage écrit qu'il demanda par la suite à l'un des assistants. De même en ses études, quoique assez peu régulier et sans zèle apparent, il n'en prenait pas moins, grâce à la promptitude et à la ténacité de son esprit, la tête de sa classe. Sans goût pour les mathématiques, mais fort en français.
1. « Toujours privés d'enfants, nous dit le fils de leur associé et cousin. Th. Ellis, M. et M™" Allan lui prodiguaient toute leur affection : on l'envoyait aux meilleurs écoles, on lui enseignait tous les arts d'agrément, on lui donnait toutes les habitudes delà société la plus polie » [N.-Y. Independent. sept. 1900.)
2. Prof. Clarke dans la préface de Poetïcal Works of Edgar A. Poe (Moxon's Popular Poets), London, 1882, p. XXIX. « Ji^nthousiastes et primesautiers, nous dit GuUerre [op. cit., p. 204) à propos des héréditaires, un rien les passionne et les exalte. »
30 EDGAR A. POK
il excellait surtout dans les exercices de latin et en particulier de prosodie latine alors à la mode ; il n'y connut bientôt plus qu'un rival, qui ne l'égalait du reste qu'à force d'application soutenue. Il avait une passion toute particulière pour les odes d'Horace qu'il s'en allait répétant sans trêve ni fatigue : « Son oreille, encore neuve aux harmonies compliquées, se complaisait dans la cadence chantante des vers sapphiques et ïambiques K » « Il était reconnu de tous, ajoute son maître -, que ses essais poétiques étaient les meilleurs de l'école. Tandis que les autres n'écrivaient que des vers artificiels, Poe composait de véritables poésies. Cet enfant était vraiment né poète. » Les études régulières ne suffisaient, du reste, ni à l'activité de son esprit, ni à l'ardeur de ses sentiments : une grande partie de son temps se passait à écrire des vers anglais dune veine satirique ou d'un tour galant, qui, pour ne pas se conformer au programme des études, n'en couraient que mieux de main en main parmi les élèves et jusque dans les salons de la ville. Cette sorte de notoriété clandestine ne pouvait encore satisfaire l'amour-propre du jeune auteur.
« Cn jour, dit M, Clarke, M. Allan vint me trouver, il avait en manuscrit un volume de vers que le jeune Edgar avait écrit et voulait publier. 11 me demanda mon avis à ce sujet. Je lui dis qu'Edgar était d'up tempérament inflammable, qu'il avait une très haute opinion de lui-même et que cela lui ferait beaucoup de mal de s'entendre flatter et désigner à son âge comme auteur d'un livre imprimé. Qn ne m'en reparla plus. Les vers, je me le rappelle, consistaient surtouten poèmes adressés à différentes petites filles de Richmond qui avaient de temps à autre excité son affection juvénile ^.
Ajoutez à cette activité fiévreuse, à cette sentimentalité préma* turée, à cette impatiente ambition littéraire une curiosité anxieuse