Poetic princ, VI
suggérée et non proclamée, visible dans la transparence du flot poétique et non platement étalée à la surface, l'air qui accompagne les paroles et non le sens banal des mots inscrits, dénués de tout charme et de toute harmonie ^ Ce n'est donc que sur les vagues confins de la poésie et de la musique que vit de lyrisme intense la Muse extasiée de Poe : attentive à sa seule vie morbide, les regards tendus vers ses chimériques illusions, elle tourne le dos au monde des êtres et des choses. Logique jusqu'à l'absurde, elle fait fi des grandes œuvres humaines qui ne servent pas son idéal : elle raille l'Iliade -, elle décrie le Paradis Perdu ^, elle dédaigne Sophocle et Euripide % elle hait Wordsworth % et sa voix sacrilège va jusqu'à dire : «Pour un Fouqué, il y a cinquante Molière^; » ce qui est, aux oreilles de profanes adorateurs de la vie, le cri d'une impiété insensée. Mais, cela dit, cette déplorable ignorance des vivantes réalités une fois avouée, que de bonnes et utiles paroles en cette prédication forcenée. D'abord, ce sens de la vie réelle qui manquait tant au critique illuminé, les contemporains de Poe ne l'avaient que trop, plongés qu'ils étaient dans les plus âpres comme dans les plus mesquines luttes pour l'existence. Ce n'était pas de vie morale, non plus, que manquaient les rudes puritains de la Nouvelle-Angleterre dont le ton prêcheur survivait jusque dans leur prononciation nasillarde, mais c'était d'idéal artistique, c'était de raffinement esthétique, c'était de haute culture intellectuelle. Ce qu'il fallait dire à ces naïfs admirateurs du nombre, de la masse, de la quantité ^ c'est- qu'eu dehors de la religion il y a dans la qualité, dans la perfection, dans le goût, quelque chose de plus rare, de plus noble, de supérieur; c'est qu'au-dessus de « l'effort soutenu » il y a la grâce, c'est qu'à côté de la Force et de la Vertu il y a l'Art. Et Poe leur dit tout cela. Aux pseudo-poé-