‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 294 sur 429 · Ibid., X, 146; Muore, Yl. 2ol, 2.-iG · texte numérisé non relu

Ibid., X, 146; Muore, Yl. 2ol, 2.-iG

ég-aré parce qu'il eut toujours pour idéal la Beauté ^ L'imagination ardente, quoique délicate et éthérée de Shelley, qui sait animer dune vie idéale jusqu'à ses plus frôles créatures l'enchante autrement que la froide, quoique souple et brillante fantaisie de Moore incapable de communi(juer aux multiples éléments de ses savantes combinaisons le souffle qui vivifie : car, en dehors de ses Mélodies irlandaises o\i toute l'àme est dans la musique, on ne sent pas sous la scintillante surface (ÏAlciphron ni de Lalla-Rookh cet intime courant de suggestions mystiques t{ui fait dun simple poème, comme la Sensitive, un pur chefd'œuvre d(^ poésie idéale-.

« Si jamais mortel, ajoute-t-il, imposa à la parole rexprcssion de ses pensées, ce mortel est Shelley. Si jamais poète chanta comme chante un oiseau, impulsivement, ardemment, en un parfait abandon, comme pour lui seul, pour la seule joie de son chant, ce poète, c'est J'auteur de la Scnsilivc. D'art, en dehors de cette part instinctive qui est inséparable du génie, il en avait peu ou le dédaignait tout à fait. Il dédaignait ces règles qui émanent de la Loi, parce qu'il avait en son âme sa propre loi. Ses compositions n'étaient que les notes frustes, les mémorandums sténographiques de sa poésie, des mémorandums qui, suffisant à sa propre intelligence, ne lui semblaient pas valoir la peine d'être pleinement transcrits pour l'humanité. Il n'a pas en toute sa vie épuisé une seule de ses conceptions. C'est pour cela qu'il ' est le plus fatigant des poètes. Il fatigue faute d'avoir fait assez, et non trop : ce qui semble chez lui la diffusion d'une seule idée, n'est que l'agglomération concise d'un grand nombre; et c'est cette concision qui le rend obscur. Un tel homme ne pouvait songer à imiter : cela ne lui aurait servi à rien, car il ne s'adressait qu'à sa seule âme, incapable de comprendre aucune autre langue ; il était donc d'une originalité vraiment profonde. Ce qu'il peut avoir d'étrange s'explique par cette vérité que seul lord Verulam a nettement exprimée : « Il n'y a point de beauté à laquelle ne s'allie quelque étrangeté. » Mais qu'il fût

i. Ingram, 170. « Keats, dit Poe à Chivers {Centunj, janvier 1903) fut le plus ^rand des poètes anglais de son temps, sinon de tous les temps. 11 avait de beaucoup devancé les meilleurs d'entre eux, sauf Shelley, dans l'étude de ses sujets. Son principal défaut est le grotesque de son abandon, y

2. Poe Pline, VI, 7, 12, 19, 20; 257. On peut remarquer à ce propos que Poe, après Coleridge, distingue soigneusement entre la fantaisie qui combine et l'imagination qui crée ou plutôt anime. Il y a en cette dernière, dit-il, l'élément impondérable du génie.

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obscur, original ou étrange, il était partout sincère. Ses affectations n'en sont point'.

Tennyson, si mal accueilli de ses contemporains n'est pas seulement pour Poe le plus grand des poètes vivants, mais encore le plus no])le des poètes cfui aient jamais vécu, non pas que les impressions qu'il donne soient toujours les plus profondes/non pas que l'exaltation poétique qu'il cause soit toujours la plus intense, mais parce qu'il est toujours le plus étliéré, autrement dit le plus transportant {elevating) et le plus pur. Il n'y a point de poète si peu terrestre. Il n'en est pas dont la musique apparemment si indéfinie, soit plus richement suggestive que celle de cet enchanteur qui semble voir avec son oreille. Son A^none exalte l'âme non pas jusqu'à la passion, ce qui est peu, selon Poe, mais jusqu'à une conception de la pure beauté dont la calme et intense jouissance semble présager la future vie spirituelle-. Douée d'une imagination plus puissante, quoique moins éthérée, mais d'un art entravé par une volonté trop faible, Miss Barrett (plus tard Mrs Browning) lui apparaît comme la plus noble femme de son sexe, à peine inférieure à Tennyson luimême : elle a plus fait en poésie qu'aucune femme vivante ou morte et a, à une exception près, surpassé en son temps tous ses rivaux. Il n'est pas, à part Locksley Hall, de poème qui à tant de fougueuse passion allie autant d'imagination éthérée que Lady Geraldiné's Courthshp^. Il faut avouer qu'il y a, en ces deux jugements de Poe, en dépit d'une inévitable exagération due à la nouveauté, un mérite d'autant plus grand qu'en contradiction avec l'opinion contemporaine, ils savent dès l'apparition des premières œuvres devancer le verdict même de la postérité.

11 est vrai que les motifs d'admiration de Poe ne sont plus tout à fait les nôtres. Il est inévitable qu'ésotériques comme ils l'étaient, ils ne pouvaient parfois manquer de s'appliquer à

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