CHAPITRE VII
Et beaucoup de Folie, et encore plus de Péché
Et d'Horreur font lûme de l'intrigue
^ Le ver conquérant.
Il y a cinq volumes de contes dans la dernière et complète édition des œuvres de Poe ^ Rien de plus artificiel, il est vrai, qu'un pareil groupement, si inévitable qu'il soit. Sous ce vague titre se rencontrent, en effet, outre les nouvelles fantastiques, analytiques ou humoristiques, de véritables poèmes en prose, des dialogues mystiques, des dissertations philosophiques, des fantaisies pseudoscientifiques et deux romans dont lun demeure inachevé et dont l'autre formait à lui seul un volume : en tout, soixante-dix œuvres dont l'ampleur va de quelques pages à des centaines. Or l'inégalité matérielle de ces productions n'a d'égale que leur inégalité artistique. A côté de purs chefs-d'œuvre où une puissante originalité s'affirme en des conceptions uniques revêtues d'une forme parfaite, languissent de misérables œuvres avortées dont l'unique raison d'être fut quelque impérieux besoin d'argent. L'excellent et l'exécrable s'unissent donc étrangement en cette lourde masse hétérogène.
L'étude méthodique dun pareil chaos est d'autant plus malaisée qu'on n'y démêle guère plus d'évolution chronologique que de classement systématique. Le génie de Poe conteur semble né
\. The Works of Edgar A. Poe, newlycollcctedandcdited by Edm.G. Stedman, and. Goorgc E. Woodberry : il. Slone and Co, Chicago, U.-S. A., 1895 ; Taies : vol I, II, ill, IV, V.
tout fait. N'est-ce pas là, du reste^ an trait caractéristique des natures précoces ? Leur originalité ne s'accuse si fort dès le début que parce qu'elle est un produit fatal de l'hérédité; les génies morbides ne se forment pas : ils naissent tout formés. Les seize contes du Folio Club qu'à vingl-quatre ans Poe apporta au concours du Baltimore Visiter contiennent, en effet, tous les germes essentiels de son œuvre postérieure : il serait mort le lendemain de leur publication que son tempérament littéraire nous resterait connu. Le fantastique maladif de Bérénice et de Morella se répétera dans la folie déclarée de Ligéia et iVUsher; la peur latente du Manuscrit trouvé dans une bouteille s'exaltera jusqu'aux atroces horreurs de Pym; l'impulsion naissante d'Egœus s'exas- })érera en les vertigineuses perversions de Cœur Eévélateicr et du Chat Noir; la vague curiosité mystique de l'amant de Morella se précisera en les mesmériques expériences de Valdemar et de Bedloe comme en les extatiques élucubrations de Monos et Una ; la riche imagination scénique qui préside aux décors de VAssignati07i se livrera aux orgies de formes et de couleurs de la Mort Rouge et àw Domaine d\irnhei77i; la minutieuse logique de Hans Pfaal s'acharnera aux indéchiffrables énigmes de Marie Roget et du Scarabée d'Or ; mais le style magistral de Silence et de \ Ombre ne se laissera surpasser ni par les ineffables effusions à'Éléonora ni par les empoignantes descriptions du Maèïstrom ni par les furieux cris de passion de Wilsoiiei du Chat Noir. Poe débute par des coups de maître, et ces coups de maître sont d'autant plus caractéristiques qu'ils sortent du fond môme de sa nature primitive. Puisqu'au lieu donc de s'épanouir progressivement, le génie spontané de Poe nefitguère qu'organiser en combinaisons variées des tendances permanentes, laissons de côté tout vain classement superficiel de ces complexes produits ; allons droit aux éléments natifs : tares fécondes ou qualités stériles, et, en les analysant, voyons ce qu'apporte à la matière même de ses contes la folie de leur auteur avec ses peurs, ses impulsions, ses intuitions et ce qu'ajoutent à leur forme son imagination, sa logique et son style. Peut-être pourrons-nous ainsi, tout en appréciant mieux ses ruses
artistiques, arracher au spliinx génial la solution de quelques passionnantes énigmes.
11 convient toutefois, pour bien juger de loriginalité fantastique de Poe, de voir nettement, fût-ce môme longuement, en quel milieu littéraire elle se développa, afin de bien comprendre qu'unique en son genre, mais non isolée, elle fut le triomphe, sinon le résultat, dune longue évolution antérieure.
Si le pays où se constitua l'étrange organisation de facultés humaines qui forme le génie de Poe fut peu propice au bonheur de sa vie, il faut avouer que l'époque ou cette organisation entra en jeu, était moins défavorable au succès de son œuvre. En Amérique encore plus qu'en Angleterre, cette littérature anglo-saxonne qui, en son romantisme, s'était tour à tour exaltée dans les tourmentes de la Piévolution française et égarée dans les extravagances de la Rénovation allemande, persistait, en dépit de la pacifiante influence de Wordsworth, à subir le brutal prestige de Byron. Lo roman américain surtout, malgré tout le charme paisible d'Irving, se complaisait bien plus, avec Simms comme avec Brown, dans les sensationnelles horreurs d'Ann Radcliffe et de Godwin que dans le familier réalisme de Miss Austen. Cooper lui-même n'avait fait que ranimer par un changement de milieu la violence des grands coups de théâtre pathétiques, les sauvages solitudes de la « prairie )> ou les immensités orageuses de l'océan succédant aux pittoresques décors du paysage- écossais ou du monde gothique si chers à Walter Scott. Mais qu'il fut américanisé ou non, le mélodrame romantique convenait aux âmes frustes de la Psouvelle-Angleterre et du Dominion, et le fantastique, qui en est le plus puissant ressort, gardait sa poignante étreinte sur ces superstitieuses générations issues d'émigrés fanatiques.
Or, qu'est-ce que le fantastique en son fond intime, sinon le produit morbide d'une imagination peureusement exaltée? Il ne faut pas le confondre, il est vrai, avec sa contrefaçon inévitable, le fantastique à froid dont les combinaisons artificielles montrent vite, en dépit de toutes les habiletés, une impuissance radicale à émouvoir. II ne faut pas le confondre non plus avec la fantasma-
o-orie plus ou moins orientale qui se contente dun prestigieux luxe d'images éblouissantes dont le charme féerique n'est que la lete d'un instant. Non, le vrai fantastique vit obstinément de visions sombres, sinistres, horribles où domine la terreur. L'intensité môme de ses images est telle parfois qu'elle entraîne à leur suite la croyance. Ce fantastique pur est, par là, au merveilleux ce que la superstition, une de ses conséquences communes, est à la religion, et à l'idéal ce que Ihallucination, une de ses causes fréquentes, est au rêve contemplatif. L'idéal est, en effet, le perfectionnement plus ou moins conscient des tendances harmonieuses dun être, alors que le fantastique n'est que le détraquement plus ou moins inconscient de certaines tendances anormales ; le merveilleux est, d'autre part, un surnaturel hiératique purifié par le goût des artistes et consacré par une foi traditionnelle, tandis que le fantastique est un surnaturel spontané, une vigoureuse émanation des sens à peine façonnée par la raison et, partant, aisément suspecte à la confiance générale. Quant à la fantaisie, elle est au fantastique ce que la grâce superficielle est à la force brutale, un sourire auprès d'une grimace.
Uiche matière éminemment plastique, le fantastique se prête à toutes les combinaisons intellectuelles, aux lettres comme aux arts, à la musique comme aux religions. Profondément humain en dépit de ses tendances excentriques, il est de tous les temps et de tous les lieux. Il se complaît tout particulièrement dans l'incohérente cervelle de l'homme primitif qu'il remplit de chimères fertiles en germes mythiques. L'Orient n'a cessé d'être, de la Perse au Japon, aux hides comme en Chine, son empire favori et il y pullule encore sous toutes les formes idéales ou artistiques en fécondations infinies. Plus sobre, plus sage, plus harmonieuse, la Grèce fut apparemment moins accueillante à toutes ces extravagances irrationnelles. Mais l'Europe du moyen âge, sous la double influence de l'ignorance et du mysticisme, se livra, sur les murs de ses cathédrales comme dans le labyrinthe de ses légendes, à une véritable débauche de fantastique. Il fallut toute la discipline morale du xvii^ siècle pour assagir un peu nos
ancêtres, et cet assagisscment fut lui-même de si courte durée ({ue, dès l'aube de la renaissance romantique, la folle du logis reprit de plus belle ses envolées éperdues vers les blafardes régions du mystère.
En Angleterre, par exemple, rien de plus net que la résurrection du fantastique. On était blasé de plate philosophie, de poésie terre à terre, de fictions réalistes lorsqu'en 1765 parut le premier roman fantastique : le Château cVOlranle par Horace Walpole. C'était trois ans après Ossian, l'année même où le D"" Percy, cédant au récent besoin de rénovation archaïque, donnait, sous le titre de Reliques of Ancient English Poetry, ce fameux recueil de ballades qui devait stimuler en Allemagne comme en xVngleterre le grand mouvement romantique. Le sous-titre même du nouveau roman, a gothic romance, était à lui seul un manifeste : car, sans parler de tout ce que ce mot romance impliquait d'imagination émancipée, il faut se rappeler que, pour l'école anglaise comme pour l'école française, au terme classique qui désignait tout ce qu'il y avait de correct, de légitime |et de beau s'opposait le moi gothique synonyme de barbare, d'irrégulier, de grotesque. Dilettante excentrique autant qu'historien aventureux, Walpole n'avait cure dépareilles distinctions. « Je n'ai pas écrit, dit-il à sa vieille amie M"'° du Deffand, pour notre siècle qui ne peut souffrir que la froide raison^ )) Non, il veut en son aveugle passion pour le moyen âge le ressusciter tout entier et, comme le fantastique était partie intégrante de ce moyen âge, il a logiquement fait de son roman féodal un roman fantastique. Malheureusement cette incrédule, quoique intrépide façon de traiter un élément aussi vital n'était point sans péril. Réduit à l'état de couleur locale, le fantastique n'a plus d'effets sérieux : au lieu de provoquer la ter-
i. « Miracles, visions, nécromancie, rêves et autres événements surnaturels, dit en sa [)remiôre préface notre soi-disant traducteur de vieilles légendes italiennes, sont maintenant bannis jusque de nos romans. 11 n'en était pas ainsi au temps où écrivait notre auteur encore moins au temps où Thistoire «st censée se passer. La foi en toutes sortes de |)rodiges était si bien établie en ces siècles de ténèbres qu'un auteur ne serait pas fidèle aux mœurs de répo(iue, s'il s'avisait de les omettre, 11 n'est pas tenu d'y croire, mais il doit représenter ses acteurs comme y croyant » (p. vu).
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reur, il soulève le rire. Walpole a beau dire en sa préface que (c la terreur, qui est le principal ressort de l'auteur, empêche l'histoire de jamais languir ; » cette terreur n'a jamais existe qu'en son imagination infatuée ^ Le lecteur moderne ne peut s'empêcher de voir en tous ces prétendus effets terribles : mystérieuses sonneries de trompettes, vastes panaches qu'agite le vent, lourds casques magiques qui accablent hommes et choses, énormes membres épars de morts inapaisés, que les fils grossiers, indiscrètement maniés en une lumière trop crue, d'une banale intrigue mélodramatique dont les comparses : tyrans implacables/ épouses résignées, saints prélats incorruptibles, jeunes héros modèles et jeunes lilles éplorées, ont des rôles bien plus que des caractères ei dont les fades dialogues symétriques ou les froids discours alambiqués jurent avec les plus invraisemblables coups de théâtre tragiques. Bref sans réalité ni vraisemblance, sans humanité comme sans vie, le Château (TOlrante fut en littérature une reconstitution archéologique tout aussi froide et tout aussi fausse que le fameux manoir de Strawberry Hill put bien l'être en architecture : les artifices fantastiques de l'un valaient les décorations postiches de l'autre. Si le roman de Walpole eût donc son heure de célébrité, c'est qu'il fut le premier en son genre en un temps où les imaginations depuis trop longtemps sevrées ne demandaient qu'à s'éprendre de toute nouveauté, même factice. ,^ -
Douze ans plus tard, naissait de ce précoce Manfred (car tel 'Cst le nom du prince d'Otrante) un descendant qui, en dépit d'une paternité publiquement proclamée ^ n'en est pas moins d'une toute autre race. Etrangement unie au farouche ancêtre patronymique des grands héros byroniens, la frêle et timide Clara Reeve,