‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 312 sur 429 · Bîographical and crilical notices of emiîient novelisls · texte numérisé non relu

Bîographical and crilical notices of emiîient novelisls

tées contre ceux dont les occupations étaient ainsi interrompues étaient un tribut flatteur au génie de l'auteur. Un autre tribut encore plus flatteur était celui du malade solitaire ou du célibataire délaissé qui, grâce à l'enchanteresse, ne regrettaient plus leur solitude, leur abandon ni leurs misères ». Ce triomphe ne connut pas de frontières : traduites en français, en italien, en allemand, les horreurs imaginaires deVautho7'ess allèrent dans toute l'Europe rivaliser en effets sensationnels avec les réelles horreurs de la Révolution française. Grands et petits, poètes et hommes d'action, tous furent en cette génération exaltée un instant fascinés par le puissant charme de la magicienne anglaise.

Pour nous, sceptiques, hélas! ce puissant charme n'est plus. Qui de nos jours connaît autrement que par ouï-dire les fameux Mystères (ÏUdolphe? S'\\ nous est, par aventure, arrivé d'en feuilleter les quatre fastidieux volumes, nous avons été tout d'abord choqués par l'excessif contraste qui éclate partout entre les suaves sentiments humanitaires de ces vertueux héros et de ces doucereuses héroïnes, dignes rejetons de la Nouvelle Héloïse, et les crimes atroces de ces sinistres condottieri si farouchement campés en de rudes paysages à la Salvator Rosa^ Et pourtant, en dépit de cette fâcheuse impression, tout en refusant à la naïve romancière tout sens historique et toute pénétration psychologique, tout en reconnaissant son impuissance à créer des âmes vivantes ou seulement de solides figures légendaires, nous ne pouvons lui refuser un certain talent dramatique : cette timide Anglaise qui s'obstina, malgré ses éclatants succès, à ensevelir

1. 11 est remarquable qu'aux littératures septentrionales ce sont les pays méridionaux qui offrent d'ordinaire la scène des contes fantastiques : elles y trouvent, en effet, dans l'illusion de l'éloignement, le décor romantique d'une nature apparemment plus théâtrale avec ses paysages chaudement ensoleillés, ses ruines lôgendairement pittoresques, ses grands souvenirs historiques, ses races ardemment passionnées, ses cérémonies pompeuses. C'est ainsi qu'outre le Château d'Otrante, les Mystères d'Udolphe, l Italien, dont la scène est en Italie, nous aurons le Moine, et Melmoth, dont la scène est en Espagne, les Albigeois dont la scène est dans le midi de la France, sans parler des Fredolfo, des Montorio, etc. Il est également remarquable que la plupart de ces écrivains, même Aiin Radcliffe, si fameuse cependant pour ses descriptions de la nature, n'avaient pas visité les beaux pays dont ils parlaient si amplement : ne faut-il pas le vague de l'inconnu aux peurs comme aux exaltations du fantastique?

sa vie entière en une obscurité craintive, excelle dans Tart laborieux des terribles combinaisons du mélodrame : elle sait mieux que de plus grands amener, à force d'ingénieuses intrigues, ces inextricables situations qui font passer l'héroïne prédestinée par toutes les phases cruellement progressives de la peur : de l'attente inquiète à l'appréhension anxieuse, de l'angoisse irrépressible à la frayeur déclarée, de l'épouvante folle à la panique trépidante. Toute la gamme morbide, à part ses notes les plus aiguës, est là en ces pages forcenées. Le seul malheur, c'est qu'à force de trop faire vibrer la môme corde, cette virtuose de la peur l'use et la rompt : si seulement, au lieu de se prodiguer si généreusement, elle voulait bien se contraindre un peu, si seulement elle voulait garder quelque discrétion ; mais non, le fatal crescendo s'en va toujours montant, si bien qu'à la fin le pauvre lecteur, n'en pouvant plus, se reprend et alors, subitement, éclate de rire au plus beau moment.

Le fâcheux effet d'un tel abus est d'autant plus sensible qu'à vrai dire la fantastique d'Ann Radcliffe n'en est pas un : c'est du faux fantastique, du fantastique de parade. Lorsqu'on est en effet passé par toutes ces terribles transes, on se trouve, à la fin, tout honteux d'apprendre que les mystérieuses voix qui nous avaient tant alarmés, que les étranges apparitions qui nous avaient glacés d'horreur, que les inquiétantes ressemblances qui nous avaient obstinément hantés s'expliquent le plus naturellement, voire le plus platement du monde : ce n'étaient que méprises, coïncidences, illusions. Quoi ! toute cette diabolique construction qui nous enserrait de toutes parts et nous menaçait de sa chute imminente uétait-elle donc qu'un artificieux échafaudage sans consistance? Voilà que le trop ingénieux architecte nous en démonte une à une toutes les pièces ; voilà qu'il nous en explique lui même tout le logique agencement! N'avons-nous donc été que sa dupe? Nous le craignons, nous nous en irritons et surtout nous nous défions. A notre tour la revanche ! le dupeur ne nous y reprendra pas : suspects à force d'ingéniosité, ses joujoux une fois démontés n'amusent plus ; s'avise-t-il de nous en offrir d'autres, nous n'en

voulons point : nous no nous prêtons plus à ses supercheries, nous le chicanons sur ses procédés, trouvant celui-ci trop faible, celui là par trop ridicule ; et, si nous sommes toujours avides de mystérieuses sensations, à son faux surnaturel si banalement ramené à la raison nous préférerons le vrai surnaturel, celui qui fascine éternellement l'humanité parce qu'il reste éternellement inexplicable. Si donc le fantastique d'Ann Radcliffe n'enfante plus dépouvantes contagieuses, la raison en est bien simple : ce pauvre ])antin s'est tué lui-même.

Le succès (ÏUdolphe en suscita un autre à peine moindre. Pris d'émulation un jeune attaché d'ambassade à La Haye, Mathew Gregory Lewis, qui avait déjà bien couru le monde et surtout l'Allemagne où il connut Gœthe, s'avisa d'écrire, dès 1795, en dix semaines, paraît-il, un nouveau roman fantastique, le Moine. Sous l'influence de Faust et des romantiques allemands, Lewis s'efforçait à son tour de rajeunir le fantastique du moyen âge : poussé par une insatiable concupiscence, un moine qu'égare un mauvais génie déguisé en nonne courtisane, en arrive à vendre son âme au diable. On devine tout le parti qu'un auteur sans scrupule peut tirer d'un pareil thème. Le fantastique y est franchement surnaturel, sans explication possible pour aucune logique humaine ; toute la satanique magie des vieilles légendes est là avec ses miroirs enchantés, ses talismans tout-puissants, ses philtres soporifiques, ses rites infernaux, ses miraculeuses transformations. Lewis y ajoute le vieux ferment si anglais de l'antipapisme avec sa haine des couvents, des prêtres et des pratiques catholiques, et il assaisonne le tout des plus fortes épices d'une sensualité sadique qui se repaît de perversités cruelles et de persécutions macabres. Ajoutez enfin tout un luxe de crimes et de brigandages, et vous avez bien là l'une des œuvres les plus endiablées qui aient jamais été écrites. Jamais, du reste, Lewis ne se surpassa par la suite : toutes ses œuvres fantastiques, et il n'en fit guère d'autres, le Spectre du Château pué en 1798, les Contes merveilleux de 1801 et les Contes terribles de 1803, pâlissent auprès de cette brûlante effervescence de jeunesse. Aussi le petit

homme de lettres si sémillant et si fat, qui sut s'insinuer dans la société de Scott, de Byron et de Slielley, est-il dûment resté pour la postérité comme pour ses contemporains, le moine Lewis.

Le satanisme de Lewis fit rapidement école en Angleterre. Ce fut sous son influence qu'Ann Radcliffe elle-même conçut ces types atroces de moines criminels que nous trouvons dans 17/rtlien et dans Gaston de Blondeville. Mais il restait à un pasteur irlandais, au révérend Maturin, de porter jusqu'au délire incohérent les plus extravagantes conceptions de son fantastique effréné, tout gorgé d'horreurs monacales, de possessions diaboliques et d'abominables crimes de l'Inquisition : son ém'gmatique héros, Melmoth the Wanderer (18:20) se dresse hors du chaos de ces histoires abracadabrantes, comme une farouche silhouette fantomatique, qui tient à la fois le plus curieusement du monde de Faust, de Méphistophélès et du Juif-Errant. L'écho des mystérieuses tirades de son Berlram (1816) et de ses autres héros de la scène n'en alla pas moins retentir jusqu'en France où ce genre épileptique reçut de Charles Nodier le titre bien mérité d'éco/o frénétique. Inutile de dire que l'absence complète d'inhibition chez cet improvisateur détraqué ^ dont le perpétuel décours delà pensée se manifeste par son manque constant de proportion et de goût, empêcha aucune de ses œuvres déclamatoires de s'élever au-dessus de la médiocrité jusqu'à la hauteur du succès durable.

De ce que tous ces écrivains ne furent pas très supérieurs, il serait imprudent de conclure que le fantastique n'atteint que les plus faibles têtes. Aux illustres exemples de Dante et de Gœthe, s'ajoutent ici ceux de Byron et de Shelley. Ce n'est pas impunément que la génération contemporaine de la Révolution française avait été hantée de tous ces horribles cauchemars qui alternaient si étrangement avec les tendres idylles de miss Edgeworth et de Bernardin de Saint-Pierre. Ami de Lewis, protecteur de Maturin, grand admirateur d'Ann Radcliffe qu'il célèbre dans Childe

1. Une (le ses excentricités, nous dit Byron (Murray's édition, note, p. 19(3) était de se coller un pain à cacheter sur le front cluuiuo fois (jue l'inspiration le prenait : sa famille était ainsi prévenue que l'heure était sacrée.

Ilarold à l'égal d'Otway et de Schiller, Byron emprunte aux Montorio et aux Schedoni de cette dernière plus d'un trait fatal de ses Conrad, de ses Lara, de ses giaours et même de son Ghilde Ilarold. D'autre part, liseur passionné d'Udolphe, de Wieland, du Moine, de Saint-Léon et de bien dautres œuvres sensationnelles de l'époque S Shelley eut une enfance toute bercée de rêves fantastiques qui prirent corps en ses romans juvéniles, et particulièrement en Saint Irwyne ou les Roses-Croix ; combien les fantasmagories qui forment la trame de Queen Mab, du Démon du Monde, de la Révolte d'Islam et môme de Prométhée délivré ne durentelles pas elles-mêmes à cette éducation ultra-imaginative ? Or voilà qu'un événement fortuit vint encore plus fortement accuser cette influence ésotérique sur les deux grands poètes anglais de la Révolution. Nos deux outlaivs de génie se trouvaient réunis par leur exil aux environs de Genève, Byron à la fameuse villa Diodati qu'avait, dit-on, habité Milton, et Shelley à la modeste villa Mont Alègre, lorsque Lewis vint pour quelques jours se fixer tout près d'eux à Coligny. Privés par le mauvais temps de leurs excursions habituelles sur le lac, les trois amis se mirent en compagnie de Mrs Shelley à lire force nouvelles fantastiques^ et, sur la suggestion de Byron, ils se décidèrent un beau jour à en écrire chacun une. Mallieureusement Lewis dut partir. Mais sous l'influence de son mari, apparente dans les détails pseudo-biogra-

1 . Il suffit de parcourir les premiers chapitres de la vie de Shelley par le Prof. Dovvden pour voir qu'il n'y a aucune exagération en ces vers de l'Hymne à la Beauté hîteUecLuelle :

« Alors que j'étais encore enfant, je cherchais des fantômes, je parcourais, rapide, l'oreille tendue, chambres, grottes et ruines, et les bois éclairés parles seules étoiles, poursuivant d'un pas craintif l'espoir de quelque sublima entretien avec les morts lointains. Je proférais de ces paroles maudites dont on repaît notre enfance : on ne m'entendit point; je ne vis jamais rien. » Ses interminables rêveries hagardes, ses bizarres recherches alchimiques, ses extravagantes lectures de magie, ses tremblantes promenades nocturnes n'avaient pas peu contribué à lui valoir dés l'école le surnom de Mad Shelley^ et il faut avouer qu'il resta durant toute sa vie, de toutes ces morbides prédispositions, un fond de superstition fantastique, bien curieux à observer chez ce poète athée.

2. En particulier, un livre allemand intitulé Fanlasmagoriana. dit le Professeur Dowden dans sa Vie de Shelley. Byron ajoute en une lettre à Murray (juin 1820) que Lewis lui traduisit alors de vive voix le Faust de Gœthe qu'il n'avait encore, paralt-il. jamais lu.

LAU\RIÈUE. 33

îi08 EDGAR A. POE

phiques^ comme dans les tendances philosophiques de l'œuvre-, Mary Godwin se mit à écrire le roman fantastique de Frankenstein qui devait rester sa meilleure œuvre ^. Byron esquissa le Vainpire dont le développement donné en français par Polidori eut un succès imprévu; puis, quelques jours plus tard, il improvisait sa puissante vision fantastique de Ténèbres et les scènes d'incantation de son méphistophélique Manfred, précurseur du satanique Caïn. N'en voilà-t-il pas assez pour montrer toute l'importance en Angleterre de ce genre fantastique, sans qu'il soit nécessaire d'aller en étudier les influences ultimes jus([ue dans l'œuvre des Godwin, des Walter Scott et des Bulwer. Qu'il suffise donc de dire que le fantastique s'inliltrait alors partout, là même où il ne triomphait pas ouvertement, et que, si les plus grands génies en subissaient l'influence rénovatrice, le vulgaire public anglais en demeurait toujours, ainsi qu'en témoignent les premiers numéros du Blackwood' s Magazine, un ardent partisan, tout insatiable d'imaginaires horreurs.

L'Amérique, où la littérature fantastique devait prendre avec Poe et avec Hawthorne un si vigoureux essor, n'attendit pas jusqu'aux derniers jours du romantisme pour en proclamer l'importance. Dès 1798, trois ans après les Mystères d'Udolphe, le premier homme de lettres du Nouveau Continent, Charles Brockden Browne donnait à son pays sous cette forme préférée ses premiers romans. Assurément l'œuvre vraiment originale de Wieland ne manque de puissance ni dans l'invention des situations ni dans la vigueur du style ; mais l'auteur commet la même faute lourde que son modèle Ann Radcliffe : lui aussi détruit tout le terrifiant effet de son faux fantastique en le ramenant gauchement à des causes naturelles, et sa propre erreur est d'autant

1. Le bon professeur de Bàle. par exemi)le, rappelle les esquisses de sou Docteur Liud, dEton. données dans le Zonoras de Prince Alhanase el dans le vieil ermite de la Rcvolle d'Islam.

2. L'idée dominante est que l'homme ne peut vivre dans la solitude ; il a besoin d'être aimé ; autrement, il devient criminel ; la haine n'est (|ue de l'amour perverti.

3. Elle devait plus tard, en juin 18:23, lors de son retour en Angleterre, voir jouer à Paris son Fvankenslein mis en drame.

plus ridicule que rinstigatcur inconscient de toute une série de crimes odieux se trouve être, on ne le croirait jamais, un ventriloque fâcheusement maladroit. Afôme travers dc^ns Edgar Huntle y : tout le laborieux édifice de ce macabre mélodrame repose sur les noms moins épouvantables méfaits de deuxécervelés de somnambules. Washington Irving écrivit, lui aussi, plus d'un conte fantastique; mais son vif sens de l'humour l'empêchait de prendre trop au sérieux toutes ces emphatiques horreurs, et l'aimable sourire ironique dont il enveloppe ses légendes allemandes ou hollandaises est aussi funeste à leur élément terrible qu'un bon rayon de soleil à de grosses nuées orageuses : il les dissipe en les pénétrant de joie radieuse.

A toute cette littérature ultra- romantique dont le fantastique n'était que l'aboutissement suprême, qu'est-ce que Poe a bien pu emprunter ? D'abord, le décor: Poe a très bien senti, comme la plupart de ses précurseurs, qu'aux folles hardiesses du fantastique conviennent les vagues fonds histori({ues du vieux monde où peuvent se mouvoir sans trop de heurts les plus invraisemblables créatures. Aussi voyons-nous, surtout en ses premiers contes, les vi(nlles abbayes gothiques de l'Angleterre, les châteaux forts du lihin et de la Hongrie, les lastueux palais de la Renaissance italienne, les sombres cachots de l'Inquisition espagnole, voire les austères salles égyptiennes de Ptolémaïs, demeurer les scènes habituelles de ces évocations fantasti([ues ; il est vrai (|ue, comme Browne, il n'en osa pas moins, surtout en ses dernières onivres, transporter en son propre pays, en des lieux familiers, dans la banale demeure des temps modernes ses exploits macabrement magiques. Par contre, l'artificieuse logique des intrigues mélodramatiques, avec l'inextricable complexité de leurs situations vulgairement sensationnelles, disparaît presque complètement de la j)lupart de ses contes fantastiques, réduits à la plus simple expression dialectique, pour devcMiir (mi quelques autres, il est vrai, une source spéciale d'intérêt purem<Mit intidlectuel; encore est-il qu'en ces œuvres déductives Po(^ procède à l'inverse de Airs Radcliffe, de Codwin et de Browne : laixh'.^ (pic fexposition plus ou moins

510 KDGAK A. POE

coniplaisammeiit prolongée de rinlriguc forme chez eux la por- ) tioii capitale du récit, c'est, chez lui, sur la solution plus ou i moins })romptement amenée de l'énigme que se concentre tout \ l'intérêt.

Reste, en dehors de ces revêtements accessoires, l'élément fantastique lui-même : Poe le renouvelle en le purifiant. Son fantastique n'est ni un artiiice archéologique comme chez Walpole et Mrs Reeve, ni un faux surnaturel comme chez Mrs Radcliffe et Browne, à moins qu'il ne s'en moque S ni un satanisme sadique comme chez Lewis, le génie du mal étant en nous et non au-dessous de nous, ni enfin une frénésie incohérente comme chez Maturin, le conte devant être, avant tout, logique et lucide. Non, à rencontre de toutes cc^s formules, le fantastique de Poe est L"' spontané, il est naturel, il est humain, il est cohérent : c'est le vrai fantastique jaillissant de sa source pure qui est quelque maladie de l'esprit. Ici peu ou point de banales apparitions, peu ou point de fantômes grotesquement triviaux, peu ou point de fantasmagorie de convention ; mais le plus souvent des visions franchement morbides, des hallucinations nettement pathologiques, des monstruosités faussement irréelles, tout un fantastique quasi scientifique. Le héros de ces stupéfiantes aventures n'est donc plus un simple prince intrigant comme ^lanfred, ni un froid condottiere comme Montorio, ni un moine passionné comme Ambrosio, ni un vague aventurier comme INIelmoth ; c'est un malade, un pauvre détraqué, presque un fou. Ce morbide enchan- \ teur n'évoque si bien tant d'effrayantes chimères que parce qu'il I <Mi est la première victime ; ce sont ses souffrances qui font la force de sa magie, et tout son fantastique n'est que la ])rojection j de ses tares en sa littérature.

Voulez-vous en avoir une première preuve ? Feuilletez ce livre de malsaines incantations, et vous trouverez partout épars les traits distinctifs du sinistre magicien. Rapprochez-les et vous verrez surgir, non pas défigurée, mais amplifiée, moins exagérée

I . Gomme danh> l'Ensevelissement pvénialuré et Cest loi le coupable.

en sa complexité que fortement accusée en ses ombres, la face même de Poe. Ne cherchez pas dans toute l'œuvre un autre être vivant : vous n'en trouverez pas ; il n'y a, sous tous ces déguisements scéniques, sous le somptueux manteau vénitien de ÏÂssignation comme sous la sombre casaque des prisons de Cœur Révélateu7% derrière l'auguste masque du prince Prospero comme devant la grotesque bosse du nain Hop-Frog, en l'indistincte silhouette de l'amant d'Eléonore comme en la moribonde personne d'Egœus ou d'Usher qu'un seul acteur, et cet unique acteur qui se pavane, se démène ou s'apostrophe dans tous les rôles et sur tous les tons, c'est Poe, toujours Poe, Poe ici plus romantique, là plus satanique, ailleurs plus sombrement idéalisé qu'en ses poèmes, mais partout Poe plus manifestement fou que jamais.

Voyez les origines et la jeunesse de ce héros que dramatise la démence. Qu'il s'appelle Egœus ou Usher, il est « né dune très ancienne famille, connue, de temps immémorial, pour une étrange sensibilité de caractère », a d'une race en tous temps distinguée par la vigueur de son imagination et par l'ardeur de ses passions » , (( d' une race de visionnaires ^ » . Or, le « descendant de cette race imaginative et facilement surexcitable », a « dès la plus tendre enfance prouvé qu'il avait pleinement hérité du caractère de sa famille. A mesure qu'il croissait en âge, ce caractère se développait plus nettement au point de devenir, à bien des égards, une cause d'inquiétude sérieuse pour ses amis et de préjudice positif pour lui-même. Il devient volontaire, il sadonne aux plus sauvages caprices, il est la proie des plus indomptables passions. Ses parents, d'esprit faible, atteints eux-mêmes de vices constitutionnels analogues aux siens, ne peuvent guère réprimer les mauvaises tendances qui le distinguent. Quelques faibles tentatives mal. dirigées aboutissent à un échec complet de leurs desseins et à un triomphe complet des siens. Sa voix devient dès lors une loi domestique et, à un âge où peu d'enfants ont quitté leurs lisières, il est abandonné à son libre arbitre et se trouve de

Page 1