‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 321 sur 429 · I . I.e Collage de Landor, II · texte numérisé non relu

I . I.e Collage de Landor, II

i\ Eléonore, I, 210.

POE CONTEUR : LE FANTASTIQUE [il 9

Même soudaineté, avec plus de fatalité encore, chez l'amant de Morella.

« Jeté en sa présence par quelque accident il y a bien des années, mon âme, dit-il, brûla, dès notre première rencontre, de feux qu'elle n'avait jamais connus; mais ce n'étaient pas là les feux d'Éros, et c'était pour mon âme un âpre tourment que la conviction croissante que je ne pourrais jamais en définir le caractère insolite ni en régler la mystérieuse intensité. Nous nous rapprochâmes, cependant, et le destin nous unit à l'autel; mais jamais je ne parlai de passion ni ne songeai â l'amour ^ >>

Est-ce l'amour, en effet, le sain et stable amour que ces grands feux de paille éphémères qui, plus éblouissants quardents, bien plus faits de fragile imagination exaltée que de solide tendresse affectueuse, ne laissent après eux qu'une poignée de cendres et une masse de fumée qu'emporte le moindre vent?

L'amant de Bérénice est plus pénétrant. A l'analyse de ces étranges sentiments il ajoute l'indication d'une cause profonde dont le caractère morbide est incontestable. Agile, gracieuse, débordante d'énergie, la riante Bérénice, à son insu, éloigne de sa saine vitalité exubérante son pauvre cousin malade, enfermé en son propre cœur, enseveli en sa mélancolie, livré aux plus intenses et aux plus pénibles méditations ; mais à peine l'alerte coureuse des bois est-elle elle-même atteinte de l'affreuse épilepsie qui la condamne, qui lémacie, qui la défigure jusqu'en sa personnalité intime que le voilà éperdument amoureux, et fatalement il l'épouse. Écoutez-le lui-même :

« Aux jours les plus brillants de son incomparable beauté, assurément je ne l'avais jamais aimée. En l'étrange anomalie de mon existence, les sentiments ne me sont jamais venus du cœur, et mes passions provinrent toujours de mon esprit. Dans les lueurs grises de l'aube, dans les ombres treillissées de la forêt à midi et dans ^le silence de ma bibhothèque la nuit, elle était vaguement passée devant mes yeux, et je l'avais vue non pas comme la Bérénice vivante et respirante, mais comme la Bérénice d'un rêve; non pas comme un être de la terre, un être de chair, mais comme l'abstraction d'un tel être ; non pas comme une chose à admirer, mais à ana-

l. Morella, L 2iQ.

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lyser; non pas comme un objet d'amour, mais comme le thème des spéculations les plus abstruses et les plus désordonnées. Et maintenant, maintenant je frissonnais en sa présence, je pâlissais à son approche ; et pourtant, tout en me lamentant amèrement de sa condition déchue et désolée, je me rappelai qu'elle m'avait longtemps aimée et en une heure mauvaise je lui parlai de mariage ^. »

Ne voilà-t-il pas en amour une disposition singulièrement morbide? or cette morbidesse nous la retrouvons maintenant dans tous les amours de ces contes, comme naguère dans tous les amours des poésies : toutes ces amantes sont des malades ou vont l'être; toutes se consument lentement, en de cruelles alternatives de défaillance et de reviviscence, d'un mal plus ou moins mystérieux. La froide Morella est poitrinaire • « La tache vermeille s'est fixée à demeure sur sa joue et les veines bleues se sont accentuées sur son front pâle-. » Ligéia s'éteint d'une semblable maladie de langueur : « Ses yeux étranges flamboyaient avec un éclat trop, bien trop splendide ; ses doigts pâles prenaient cette transparence de cire qui présage la tombe; et les veines bleues de son front pâle palpitaient impétueusement au courant de la plus douce émotion ^ » Un mal suspect emporte à son tour Lady Uowena. A peine distincte de ses sœurs étiolées sur les tapisseries ancestrales, Madeline que dévore une étrange affection cataleptique passe comme un funèbre fantôme dans la pénombre du vieux château gothique. Sur la toile meurtrière du Portrait Ovale viennent se fixer une à une les chaudes teintes de vie qui naguère encore animaient les riantes joues dune trop aimante créature. Jamais la frêle Eléonore ne fut plus chère à son amant en extase que du jour où le doigt de la mort flétrit son sein naissant, l^ourquoi donc tant de morbidesse.^ Pourquoi faut-il (jue la maladie, « une fatale maladie s'abatte comme le simoun » sur tous ces beaux corps dune si frôle grâce botticellienne ? l*our(|uoi faut-il que toutes ces bien-aimécs soient con-

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