Morella, l, 17G
;). Lif/éia, I, 180.
POE CONTEUR : LE FANTASTIQUE 5il
damnées au trépas par l'amour même ({ui les idolâtre? Pourquoi, sinon de par la loi même de cet amour? Il n'est pas, en effet, — les poésies de Poe nous l'ont assez dit, — il n'est pas, pour le fanatisme platonique du héros dolent, de plus poétique spectacle que celui de la Beauté aux prises avec la Mort : le charme de ces jeunes moribondes ne gagne pas seulement en délicatesse par la touchante émotion de pitié qu'inspire leur sort; il gagne encore en intensité parce que, plus éthéré, comme spiritualisé par tout ce que la maladie enlève de matière, de personnalité et de vie à de pauvres corps exsangues, il apparaît plus nettement comme le pur reflet de l'idéale beauté que projette sur les êtres extérieurs la ilamme d'un cœur mystiquement ardent. L'éclat qui, luisant en ces grands yeux énigmatiques de vierges mourantes, les anime d'un semblant de vie supra-terrestre, n'est autre chose ([ue l'extase même de leur amant. Voilà pourquoi, expirantes, ces diaphanes créatures ri'en paraissent avoir que plus d'àme, ayant moins de corps : la mort, dont l'approche les transfigure à l'avance, ne les éloigne tant de notre fruste terre que pour les mieux l'approcher de leur céleste patrie.
Ne cherchez donc pas à trop saisir leurs insaisissables traits : il n'est pas de plus fuyantes apparitions. Ces éphémères silhouettes ne sortent de l'inconnu que pour y rentrer au plus tôt, à peine apparentes en des lueurs indécises. Dès leur naissance commence ce mystère de leur vie qui doit, impénétrable, persister jusque par delà leur mort. Où, quand, comment ont-elles bien pu venir au monde ? nul ne le sait. De Ligéia, la mieux connue, le propre mari ne sait pas même le nom de famille : tout ce qu'il en peut dire, c'est qu'elle doit être lille de quelque vieille famille noble des bords du Pvhin, si même cette suggestion n'est pas pur symbole. Leur personne physique n'a rien de plus précis que leur état civil. La plus plastique de toutes, la marquise Aphrodite, bien qu'elle apparaisse, dès le début, avec un relief de statue, n'a pas même en son portrait de pied un seul trait caractéristique : sa beauté est surhumaine, ses radieux sourires voilent mal cette foncière mélancolie inséparable de toute perfec-
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tion, SCS formes éthérées flottent eu la brillante atmosphère qu'elles illuminent, ses pieds féeriques touchent à peine le sol ; il ne lui manque que des ailes : que dis-je ? l'artiste les lui donne ; elle a en son portrait bel et bien des ailes, des ailes pour voler. En dépit d'une semblable plasticité, môme imj)récision dans le Portrait Ovale: les charmes visibles de cette rare maîtresse qui n'étaitpas moins ravissante de beauté que radieuse de joie se réduisent à des bras, à desseins, à des boucles luisantes qui se fondent insensiblement dans les vagues ombres dun fond noirâtre. Éléonore nest quune pauvre petite âme virginale, toute candeur et toute tendresse, dont l'habitacle terrestre n'est qu'un mince tissu de métaphores. De Bérénice et deMorella nous n'avons que de vagues esquisses faiblement estompées ; profonds yeux noirs, immenses, sous un large front haut, très pâle, creusé aux tempes, qu'encadrent de longues boucles soyeuses d'un noir de jais. Pour être plus développé, le portrait de Ligéia n'a rien de plus graphique : ce ne sont là encore que traits majestueux, célestes, divins, inexprimables en leur perfection. Toute l'attention se concentre, fait bien caractéristique, sur la voix et sur les regards ; car, qu'y at-il au monde, de plus vague, de plus immatériel, de plus digne de passion purement idéale que l'invisible voix dont la vibration bien-aimée fait tressaillir jusqu'au fond du cœur des fibres endormies et que le lumineux regard dont le magnétique rayonnement fait défaillir tout l'être conquis ? Aussi, fidèle à ses théories de la poésie chantante, l'amant platonique retrouve-t-il dans la pénétrante et fascinante éloquence modulée de sa mélodieuse Ligéia \ comme dans la triste, basse, étrange musique trop peu terrestre de Morella^ toute l'harmonie de cette déesse homonyme d'yl/ Aaraaf qui naguère encore présidait en son empyrée aux rythmiques béatitudes de l'univers. Languissamment bercée par la caressante voix de ces mélodieuses sirènes, son âme amoureuse n'en subit que mieux le charme hypnotique de leurs grands yeux noirs, si supérieurs à ceux de notre race, sous la lente palpita-