Morella, I
lion des longs cils ténébreux ^ Devant ces magiques luminaires de l'Amour, l'amant ne peut que, vaincu, se prosterner en une extase délirante, et s'écrier :
« L'étrangeté que je découvre en ces yeux, distincte de leur forme, de leur couleur et de leur éclat ne peut provenir que de leur expresdon. Ah ! mot dénué de sens ! dont l'ambitieuse ampleur sonore ne fait qu'abriter toute notre ignorance du spirituel. L'expression des yeux de Ligéia, que de longues heures n'y ai-je pas médité ! Combien ne me suis-je pas efforcé durant toute une nuit d'été d'en sonder ia profondeur! Qu'était-ce donc, — de plus profond que le puits de Démocrite, — qui gisait au fond des pupilles de ma bien-aimée ? Que pouvait-ce bien être? J'étais possédé de la passion de le découvrir. Ces yeux ! ces grands, ces brillants, ces divins orbes ! Ils devinrent pour moi les étoiles jumelles de Léda, et moi pour eux le plus fervent des astrologues -. »
Poe aux pieds d'Hélène, Poe invoquant Marie-Louise ne parle pas autrement; c'est toujours la môme attitude, toujours le même langage; pour ce cœur comme pour cette imagination, il n'y a, dès l'enfance comme en la maturité, que l'unique passion extatique, que cette prestigieuse puissance qui fait fatalement sombrer les plus rudes réalités imparfaites dans le flux débordant des chimériques visions.
Qu'on ne s'étonne donc plus qu'à propos de ces irréelles Jiéroïnes reviennent sans cesse les noms de nymphes, de naïades, de sylphides, d'anges et de séraphins. Les amantes de Poe n'ont pas d'autre origine que celle de ces créatures mythiques : elles aussi sont fllles des rêves mystiques et non de la chair vivante, fragilement tissées d'ombres et de rayons et non organiquement charpentées de muscles et d'os. Si ces Éléonore et ces Bérénice ont jamais pris pied en notre monde, croyez bien que leur réalité matérielle n'a été qu'un simple point de départ, une éphémère occasion d'essor pour une àme qui ne demandait qu'à s'envoler vers ces pays bleus ou roses où, tout auréolées de nimbes, les faces aimées n'ont plus ni forme ni expression de l'humaine nature. C'est, en effet, de son propre fonds intime, c'est des plus