Morella, I
Plus puissant encore est l'ascendant de l'omnisciente Ligéia ;
« Avec quel vaste triomphe, dit son amoureux disciple, avec quelles vives délices, avec quels transports d'espérance éthérée, o'ai-je pas senti, alors qu'elle se penchait sur moi au milieu d'études si peu abordées, si peu connues, s'étendre par degrés insensibles cette séduisante perspective, cette longue et superbe avenue inexplorée par laquelle je pourrais enfin arriver au terme d'une sagesse trop divinement précieuse pour n'être pas interdite ^. »
C'est ainsi que pour leur Dante léthargique ces subtileè autant que sa v^antes initiatrices deviennent d'inquiétantes Béatrices : elles lui ouvrent, avec le paradis des ineffables félicités, le ciel et l'enfer des suprêmes révélations occultes.
A la morbidité de leur amoureux créateur, elles doivent encore, ces suprêmes Galathées, un autre trait : elles doivent leur irrésistible empire ; car c'est la persistance, jusqu'en ses intermittentes amours, des tendances impulsives qui doue leur artificielle nature de cette énergie impérieuse, de cette volonté invincible qui ne s'affirme, non seulement dans le fascinant éclat de leur regard comme dans le timbre autoritaire de leur voix, mais aussi dans l'inquiétante soudaineté de leur domination comme dans la survivance plus inquiétante encore de cette domination par delà la mort. Malheur à qui les aime, ces perfides enchanteresses : leur prompt attachement tourne vite en inexorable tyrannie, et lodieux servage de ces inéluctables passions, aussi oppressives que de mauvais sorts, pervertit jusqu'aux sources même du bonheur.
« Pendant des heures, dit l'époux subjugué de Morella, je m'attardais à ses côtés, captivé par la musique de sa voix, jusqu'à ce qu'enfin cette mélodie s'infectât de terreur : alors une ombre tombait sur mon âme, et je pâlissais, et je frissonnais intérieurement à ces sons trop peu terrestres. Et ainsi la joie s'évanouissait soudain en horreur, et la suprême beauté devenait la suprême hideur, comme la vallée de Hinnom devint la Géhenne-. »
Vampires intellectuels qui se nourrissent d'âmes humaines, ces
\. Ligéia, I, 188.