‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 326 sur 429 · Morella. I · texte numérisé non relu

Morella. I

mystiques sirènes ne peuvent évidemment mourir qu'avec leur amant. Ne vous effrayez donc pas trop de tous leurs tragiques trépas : ce ne sont, en dépit de la cruauté des raffinements, qu'intermittentes somnolences ; car, mortes ou vivantes, indissolublement liées à l'existence qui les anime, ces trop inséparables moitiés ne cessent d'entourer leur amant délicieusement déçu des languissantes caresses de leur énervante protection ^ ou de l'envelopper voluptueusement terrorisé des implacables obsessions de leur criminel amour-. Elles sont en réalité, coimiKî une fonction même de son àme. Aussi rien de plus léger ([U(^ le sommeil apparemment mortel de ces macabres belles au bois dormant ; il faut, pour les éveiller, si peu de chose : une simple incantation sans rite ni mystère suffit. Prenez quelques grains d'opium, par exemple ; prononcez quelques syllabes magiques, et les voilà qui à votre gré paraissent plus radieuses, plus aériennes, plus idéales que jamais.

« Bérénice! j'appelle son nom. Bérénice! et des grises ruines de la mémoire, mille souvenirs tumultueux surgissent à ce nom. Aii • comme elle est vive maintenant, son image devant moi, telle qu'aux premiers jours de son allégresse et de sa joie ! 0 splendide, quoique fantastique beauté ! 0 sylphide des bosquets d'xVrnheim ! 0 naïade parmi ses fontaines ^ » Écoutez encore. « Ligéia ! Ligéia ! Plongé en des études plus propres que toute autre à amortir les impressions du monde extérieur, ce n'est que par ce doux nom seulement, par le nom de Ligéia, que je puis ramener devant mes yeux l'image de celle qui nestplus*. » Doutez-vous encore ; alors lisez : « Ma mémoii'e retournait (oh! avec quelle intensité de regret!) vers Ligéia, la bien-aimée, l'auguste, la très belle, la trépassée ! Je me plongeai dans le souvenir de sa pureté, de sa sagesse, de sa haute nature

1. Eléonore, I, 209. « Les promesses d'Eléonore ne furent pas oubliées; car j entendis le bruit des encensoirs que balançaient les anges, et des courants de saints })arl'ums ne cessaient de flotter dans la vallée ; et. en mes heures de solitude, alors que mon cœur battait sourdement, les vents qui baignaient mon front me venaient tout chargés de doux sou|)irs, et des murmures indistincts rem[)lissaient l'air des nuits, et une fois, — hélas 1 une seule fois, — je fus éveillé d'un léger sommcùl, d'un sonnneil semblable à celui de la mort, cl par la pression de lèvres spirituelles sur mes lèvres. »

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