‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 328 sur 429 · Ligéia, 1, t · texte numérisé non relu

Ligéia, 1, t

3. Poe avoue du reste, dans une note manuscrite en marge d'un exemplaire que possède M. Ingram, que Ligéia lui fut suggéré par» un rêve dans lequel les yeux de l'héroïne lui produisaient l'intense etïet décrit au paragraphe 4 de l'œuvre ». (Ingram, op. cit., 126.) Nous croyons qu'il aurait pu faire le même aveu pour bien d'autres œuvres, et nous savons, d'autre part, comment il composa la poésie des Cloches. Mais cette note est ici d'autant plus intéressante qu'il s'agit de cette hantise des yeux qui joue un rôle si caractéristique, non seulement dans les contes, mais encore dans les poèmes de Poe, et en particulier dans to Helen.

o28 EDGAR A. POE

La folie polymorphe suffit ; elle explique tout ou peu s'en faut. Si, pour la logique humaine de leurs reviviscences posthumes, Poe n'en a pas moins voulu prêter à ses héroïnes des tares superflues, à Bérénice l'épilepsie et à Madeline la catalepsie, c'est pure largesse médicale ; l'une et l'autre auraient fort bien pu s'en passer. Voyez, n'est-ce pas déjà, avant tout trépas apparent, une hallucination et vraisemblablement une hallucination due à l'opium, que cette apparition d'une Bérénice, toute transformée, devant les yeux égarés de son amant en proie à un accès bien caractéristique?

a Etait-ce mon imagination surexcitée, — ou l'influence brumeuse de Tatmosphère, — ou le crépuscule incertain de la chambre — ou les draperies grises qui pendaient autour de son corps, — qui lui prêtèrent ce contour si vacillant et si indistinct ? Je ne saurais le dire. Elle ne prononça pas un mot; et moi, pour tout au monde, je n'aurais pu prononcer une syllabe. Un frisson glacé parcourut tout mon être; un sentiment d'insupportable anxiété m'accabla; une curiosité dévorante envahissait mon âme ; et, uTe renversant dans mon fauteuil, je restai quelque temps sans souffle et sans mouvement, les yeux fixés sur sa personne. Ilélas ! Son amaigrissement était excessif, et pas un vestige de l'être primitif ne se devinait en aucune ligne du contour. A la fin, mes regards brûlants tombèrent sur son visage.

Le front était haut, et très pâle, et singulièrement placide ; et les cheveux, naguère d'un noir de jais, le recouvraient en partie, et ombrageaient les tempes creuses d'inombrables boucles, maintenant d'un jaune vif, dont le caractère fantastique jurait péniblement avec la mélancolie dominante de la physionomie. Les yeux étaient sans vie, sans éclat, apparemment sans pupilles, et je détournai involontairement ma vue de leur fixité vitreuse pour contempler les lèvres minces et plissées. Elles s'entrouvrirent et dans un sourire d'une expression étrange les dents de cette Bérénice transformée se révélèrent lentement à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais aperçues ou que, l'ayant fait, je fusse mort. ^ »

Ce sont encore les mêmes hallucinations indéniablement opiacées qui expliquent toutes les macabres transformations de Ligéia ; il y a là chez le malheureux opiophage à demi détraqué par la

\. Bérénice, I, 1G8, 164. La prcniirrc èdilion parle d'un « irnnioderate use of opium. »

POE CONTEUR : LE FAiNTASTIQUE 529

(loiileiir, entre les images réelles que lui fournit un corps mourant et les images fictives que lui suggère sa drogue intoxicante, une effroyable lutte dont l'intérêt est aussi passionnant pour le spécialiste anxieux d'en trouver les causes pathologiques que pour le lecteur avide d'en subir le contre-coup dramatique^. La fantastique vision du fameux Portrait Ovale dont les traits semblent revivre dans la pénombre d'un vieux château gothique procède également d'un commencement de délire que l'auteur lui-même attribue à une récente blessure. C'est encore le délire des souffrances, si connu des chirurgiens, qui explique, de l'aveu môme du conteur, les sensations si anormalement aiguës, si subtilement exagérées du supplicié de l'Inquisition. Gest un maniaque atteint d' (( vm mal héréditaire », c'est « un rêveur mélancolique » en proie aux idées fixes, incohérentes, superstitieuses que ce Metzengerstein qui sent frémir en son féroce coursier l'implacable haine des ennemis ancestraux. Le double suicide simultané de Y Assignation procède logiquement de la magnétique influence d'un trop ardent rêveur qui, emporté par l'orgueil, préfère à la ruine de ses chimériques imaginations l'emphase d'un solennel trépas à deux. Il n'y a pas seulement a un excentrique amour de la bizarrerie », il y a encore de la folie latente dans les fantaisies délirantes du Prince Prospéro qui voit soudain surgir dans la fausse sécurité de son fastueux palais en fête l'horrible mas(|ue sanglant de la Mort Ilouge, fatal au carnaval effréné de ses rêves. Il n'y a pas seulement de l'hilarité hystérique, il y a encore de la folie latente en cette macabre vision des sept buveurs de Ptolémaïs qui, dans la lourde ivresse de leurs mornes orgies, voient prophétiquement se dresser, devant la porte de bronze à jamais close, au-dessus du cadavre pestiféré de leur compagnon ricanant, l'immuable quoique indistinct fantôme de la mort. C'est encore de la folie, un étrange commencement de folie que la trépidante nervosité d'Usher qui passe si tragiquement de la plus énervante hyperesthésie hypocondria([ue à la plus délirante prescience télépa-

Page 1