‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 33 sur 429 · Mrs S. H. Whitman. /'oe and h/s critia, p · texte numérisé non relu

Mrs S. H. Whitman. /'oe and h/s critia, p

LAUVRIÈRE. 3

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explosion d un amour platonique qui, hisoucieux des différences d'âge et de condition, ne va plus s'éteindre par intervalles que pour se ranimer, plus ardent et plus aveugle, au déclin de la vie et de la raison. Le fait essentiel, toutefois, c'est le caractère morbide que prend dès lors cette passion. La bien-aimée est morte : le culte platonique, au lieu de se perdre, comme d'ordinaire, en un mysticisme de plus en plus éthéré, se fait ici matériel. L'amant s'attache au corps, il le suit jusque dans la tombe; il souffre, il étouffe, il grelotte pour cette chair ensevelie ; il se complaît en des méditations affreuses ; il prête à ce cadavre qui se décompose un reste de vie, une douloureuse survivance des sens; seul, dans la nuit, sous la double influence déprimante du milieu lugubre et de la peine intérieure, en cet horrible tète-à-tête avec la pauvre morte en déliquescence, toute dévorée des vers, il se pose mille questions insensées auxquelles rien ne peut évidemment répondre que l'écho tour à tour sinistre et charmeur de ses folles suggestions. Qu'une si puérile conception de la mort naisse dans Tesprit d'un enfant ou dun ignorant, on peut l'admettre à la rigueur ; mais qu'elle s'y enracine, qu'elle survive au développement intellectuel de l'âge mùr, quelle y devienne permanente et immuable, comme le fond même de la pensée, comme la forme habituelle des affections sexuelles, comme la base durable d'œuvres nombreuses *, voilà ce qu'on ne saurait comprendre sans s'expliquer la genèse même des idées fixes.

« Si, pendant une période malheureuse (de misère psychique ou physiologique), dit un spécialiste, le malade n'a été impressionné par aucune sensation anormale, frappé par aucune idée précise et dangereuse, il va se guérir sans difficulté, il conservera peu ou point le souvenir de cet état accidentel et demeurera, pendant le reste de sa vie, parfaitement libre et raisonnable. U^e de gens ont eu ainsi des occasions de devenir fous dont ils n'ont pas profité ! Mais si, par malheur, une impression nouvelle, caractéristique et dangereuse, est faite sur l'esprit à ce moment même où il est incapable de résister, elle prend racine dans un groupe de phénomènes anormaux, elle s'y développe

1. H .\o ne pouvais aimor, a dit Vo(\ ([uo si la Mort mêlait son souffle à celui de la Beauté ou si l'Ilynien, le Tenij)» ou le Destin s'interposait entre elle et moi. » {Inlroduclion, Works, X. p. 232.)

et ne s'efface plus. C'est en vain que les circonstances fâcheuses disparaissent et que l'esprit essaie de reprendre sa puissance accoutumée, l'idée fixe, comme un virus malsain, a été semée en lui et se développe ^ »

N'avons-nous pas ici toutes les conditions requises : un cerveau naturellement prédisposé, une période de dépression mélancolique : sur ce terrain bien préparé, sous des influences propices, l'idée morbide s'implante et n'a plus qu'à croître spontanément en une floraison malfaisante. Cette étrange superstition de la survivance des sens dans la mort, toute mêlée d'horreur physique et d'extase platonique, cette bizarre érotomanie nécrophilique fortifiée de spiritisme et de magnétisme va donc, dans l'âme comme dans l'œuvre de Poe, tenir pour longtemps, sinon pour toujours, lieu de philosophie et de religion.

Le cœur fragile de notre adolescent n'était pas guéri de ce premier accès de passion platonique qu'un second allait se déclarer. En mars 1823, il quittait son école de Richmond pour se préparer, pendant un an, à l'aide de leçons particulières^ à entrer à l'Université de Virginie. Or, c'est durant l'été de cette année que M. AUan, dont les affaires ne cessaient de prospérer, vint s'établir dans une vaste demeure dont le charme méridional et le site pittoresque ne pouvaient manquer de séduire le futur auteur de Landofs Cottage et du Domaine dArnheim. En face de cet aristocratique séjour habitait une jeune fille, Sarah Elmira Royster, de quelques mois plus âgée que lui. Il n'en fallut pas davantage pour que ce voisinage fortuit donnât un aliment nouveau à l'inextinguible ardeur qui languissait. Poe souffrait encore de la perte, tragique à ses yeux, de sa consolatrice bien-aimée que le voilà non moins violemment épris dun être tout différent. Faut-il voir là un premier symptôme de cette constante instabilité d'humeur qui ne fera que croître, de cette insaisissable mobilité du cœur qui caractérise les natures chez lesquelles il n'y a de permanent que l'inconsistance même ? Toujours est-il que,

1. Pierre Janet, Automatisme psyclioloçfique, Paris, F. Alcan, 1892, p. 457.

tandis que la jeune fille de seize ans s'éprenait, assez passivement, semble-t-il, de « ce beau garçon, à l'air généralement triste et peu communicatif, dont la conversation, lorsqu'il lui plaisait de causer, était vraiment agréable, tant il s'enflammait avec un enthousiasme impétueux pour toute cause sympathique, tout plein, du reste, de préjugés tenaces et de naïves prétentions à la distinction élégante et aux goûts artistiques^ », toujours est-il que Poe paraît bien lui-même s'être abandonné à sa nouvelle affection avec toute la fougue et tout le ravissement qu'on peut attendre de la prime jeunesse d'un tel poète. Nous en trouvons l'expression assez nette non seulement sous le voile allégorique de ses poésies juvéniles^ mais encore et surtout en sa propre appréciation d'une passion analogue, celle de Byron pour sa jeune voisine de Newstead Abbey; car il ne faut pas oublier que Poe subissait alors, comme toute la jeunesse de son temps, l'influence prédominante de Ghilde Harold.

« L'amour d'un jeune poète, dit Poe à propos de cette affection sentimentale que Byron voua toute sa vieàMary Ghaworth, est incontestablement l'un des sentiments humains qui réalisent le mieux nos rêves de chaste volupté céleste. Mais si romantique et si éthérée qu'elle soit, remarque-t-il aussitôt avec un vif sentiment des réalités terrestres, une pareille passion n'en naît pas moins de l'heure, c'està-dire de la nécessité toute juvénile d'aimer : sans égard particulier pour la personne, le caractère, ni même l'affection réciproque de la jeune fille, pourvu que cette jeune fdle ne soit pas positivement rebutante, le résultat d'une incessante communion de deux âmes ardentes dans les mêmes livres, les mêmes chants, les mêmes promenades, en des propriétés voisines, était aussi inévitable que la destinée même ^. »

Chez Poe, du moins, cette inévitable passion survécut à la communauté de vie ; car, éloigné de Richmond, il organisa un

1. Souvenirs de Mrs Shelton, née Sarah Elmira Royster. publiés par J. higram, dans Appletons Journal, XIX, p. 421.

2. Poe n"a-t-il pas dit dans Tamerlan qui semble si bien exprimer tous ses sentiments d'alors : « L'amour passionné est toujours divin. Je l'aimais, moi, comme le ferait un ange dont les rayons émaneraient de ceUe lueur qui brille sur le sanctuaire d'Edis. » {Works,\, 20L)

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