Magnan, De l'Alcoolisme, p
lionnellement de nature gaie, presque toujours, au contraire, de nature pénible, éveillant des craintes de toute espèce et, comme dit le D"" Marcel S pouvant déterminer des impressions morales dont la plus légère serait l'étonnement et la plus forte une terreur profonde. » — (( La tristesse et la crainte, ajoute le professeur Charles Richet,sontles résultats de l'empoisonnementchronique de l'intelligence parlalcool, comme si lanature voulait, par une sorte de légitime vengeance, faire expier les joies de l'ivresse parles terreurs de l'alcoolisme. D'abord, ce n'est qu'un sentiment vague de tristesse indéfinissable qu'on cherche à combattre par de nouvelles dosi^s de poison. Peu à peu, cette tristesse augmente : le soir, à ce moment qui n'est pas encore le sommeil et qui n'est déjà plus l'état de veille apparaissent des fantômes mal éclairés, mais à formes repoussantes. Ce ne sont pas encore de vraies hallucinations, ce sont des illusions seulement ; mais le moment des hallucinations arrive, des formes hideuses, des animaux immondes, ou des objets terrifiants empruntés au domaine de la vie réelle '\ » — «La peur, l'angoisse, la fra\^eur déclare un autre spécialiste, sont les symptômes prédominants et quelquefois les plus caractéristiques de l'alcoolisme. On peut môme dire que cette disposition morale est bien le principe générateur et comme le terrain sur lequel se développent les manifestations morbides, telles que les hallucinations, les idées de suicide, le délire des persécutions, les actes extravagants et comme affolés que l'on observe dans une foule de circonstances"^». Et cette môme autorité sanctionne deux remarques éminemment suggestives en notre cas présent. « Au lieu de figures d'animaux (forme habituelle des hallucinations alcooliqucîs), le malade voit quelquefois se dresser devant lui les spectres de parents morts depuis longtemps... dont il sent la main froide et décharnée se poser sur son épaule..., toutes sortes
1. Marcel, De la folie causée par Idhus des boissons- alcooliques, Paris, 1847, p. 12.
2. Ch. Richet, Les Poisons de V lnlelli<jence (Rovue dos Deux Mondes, I.j février 1877).
.'5. Dagonet, De V alcoolisme au point de vue de Valiénalion menlale (Annales médico-psychologiques, Paris, 487;|, p. 228).
POE CONTEUR : LA PEUR b33
de tableaux sinistres, voleurs, assassins, jugement dernier passent sous ses yeux^ — Chez un petit nombre d'individus, on observe môme les hallucinations dites volontaires, celles qui sont provoquées par le fait même de la volonté. On les voit alors faire réapparaître à leur gré les sensations anormales, les scènes étranges... qui les avaient jetés dans une vive frayeur pendant la période aiguë de leur affection ; mais, comme ils se rendent parfaitement compte de ces aberrations sensorielles, elles n'exercent plus sur leur esprit la même influence fâcheuse- )). — « Bref, conclut le D"" Lancereaux, le rêve terrifiant est Tapanage du buveur ^^. »
Or nous savons par sa biographie que, comme tant d'autres buveurs émérites, Hoffmann, par exemple, Poe fut victime de ces visions effrayantes, a La nuit, avons-nous dit % un invincible sentiment de peur l'envahissait, et il redoutait plus la solitude que la mort. Il fallait qu'alors Mrs Clemn restât patiemment à son chevet, caressant de sa main son front brûlant, tandis qu'il reposait les yeux mi-clos, et sitôt qu'il ne sentait plus cette pression protectrice, comme un enfant il s'écriait : «Non, non, pas encore ! » Pym nous apprend, d'autre part, la précocité de ces morbides prédispositions : rien ne pouvait à l'entendre, satisfaire la « sombre, quoique ardente imagination «de son adolescence si ce n'est l'horreur des plus sinistres spectacles, « une hideuse nouveauté d'émotions ^ ))
« Il est étrange, dit-il, que c'est par ces descriptions des plus terribles moments de souffrances et de désespoir qu'Auguste captivait le plus fortement mon intérêt pour la vie de marin. Je n'avais pour le bel aspect du tableau qu'une sympathie limitée. Mes visions n'étaient que visions de naufrages et de famine, de mort et de captivité parmi des hordes barbares, d'existence traînée dans les larmes et la douleur sur un roc gris et désolé en un inaccessible océan