‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 332 sur 429 · Narrative of Arlhur Gordon Pym, V · texte numérisé non relu

Narrative of Arlhur Gordon Pym, V

Le lugubre enthousiaste nous décrit lui-même un de ses rêves, (( rêves, comme il le dit, de la plus terrifiante nature )>.

<( Toutes sortes de calamités et d'horreurs m'assaillirent. Entre autres atrocités, j'étouffais à en mourir sous d'énormes oreillers accumulés par des démons de l'aspect le plus affreux et le plus féroce. D'immenses serpents métreignaient dans leurs enlacements et me regardaient fixement en plein visage de leurs yeux effroyablement étincelants. Puis, des déserts illimités, dont l'extrême solitude inspirait la plus poignante terreur, s'étendaient à perte de vue devant moi. De gigantesques troncs d'arbres grisâtres et dénudés profilaient leurs colonnades infinies aussi loin que l'œil pouvait atteindre; leurs racines se cachaient sous de vastes marécages dont les mornes eaux pesaient, inertes, terribles en leur noirceur intense, et ces arbres étranges semblaient doués d'une vitalité humaine ; ils agitaient de çà de là leurs bras de squelettes : ils criaient grâce aux eaux silencieuses en d'aigres accents perçants de la plus âpre agonie, du plus intense désespoir ^. »

Faut-il s'étonner que, si précocement porté à faire flèche de tout bois, le sinistre conteur se soit de si bonne heure mis à exploiter ce fantastique legs de terreurs alcooliques hérité des siens et activement accru de ses propres acquisitions ? Toujours estil que, dès ses premiers contes, il installe hardiment en son enfer imaginaire la Peur comme génie diabolique des existences maudites. Écoutez le plus trembleur de ses héros, ce pâle Roderick Usher dont la vie déprimée n'est que transes et trépidations : « esclave subjugué d'une sorte de frayeur tout à fait anormale », le malheureux halluciné a, en dehors de toute cause, peur de tout, parce qu'il a peur d'avoir peur : c'est une victime de cet affreux vertige qui ne fait que croître avec la conscience qu'on en prend, la peur de la peur.

« .le périrai, s'écrie-t-il, je dois périr de cette déplorable folie. C'est ainsi, ainsi et non pas autrement, que je serai perdu. Je redoute les événements de l'avenir, non en eux-mêmes, mais en leurs conséquences. Je frissonne à la pensée d'un événement quelconque, même le plus trivial, qui puisse opérer sur cette intolérable agitation de l'âme. Je n'ai vraiment pas horreur du danger, si ce n'est en son effet absolu, la terreur. En ce pitoyable état d'énervement, je

4. G. Pym, p. 31. Il y a peut-être déjà en ces horribles visions, outre l'alcool, l'opium qui, comme nous le verrons, en amplifie les effets.

sens que tôt ou tard viendra le moment où la vie et la raison m'abandonneront à la fois en quelque lutte avec le sinistre fantôme, la Peur ^ »

Et cette perpétuelle épouvante, qui enveloppe le pauvre être d'une atmosphère d'horreur, qui fait vibrer jusqu'aux sourdes intonations de sa voix, qui le tient cloue, hagard et béant, incapable de toute réaction énergique, finit, à l'aspect de l'apparition tant redoutée, parle jeter à jamais prostré en une mort délirante. C'est ainsi que partout règne, dans le sombre empire de Poe, le sinistre monarque, prodigue en cauchemars, en visions hallucinées, en macabres apparitions, en atroces conceptions, partout, mais surtout dans le plus alcoolique de tous ces contes, en ce fameux Chat Noir, où, exaspérée par la violence du poison, la superstitieuse stupeur éclate en frénétiques accès de folie meurtrière.

La double influence de l'alcool par l'absorption et par l'hérédité n'est pas, du reste, la seule cause de ces horribles manifestations ; l'action d'un autre stimulant, autrement puissant, quoique moins brutal, s'y ajoute : l'opium. Rien de plus faux que le préjugé populaire qui n'attribue à l'opium, comme à son essence la morphine et comme à son similaire le haschich, que des sensations agréables et paisibles. « L'ivresse du haschich, dit Baudelaire qui avait fait de son propre corps lofficine de tous ces poisons, n'est qu'un immense rêve qui garde toujours la tonalité particulière de l'individu... ; c'est le môme homme augmenté..., une sensibilité excessive sans gouvernement pour la modérer ou l'exploiter ; c'est l'exagération non seulement de l'individu, mais encore de la circonstance et du milieu ; c'est l'amplification du chagrin comme du plaisir; malheur donc à celui qui s'y adonne en une heure de marasme : l'inquiétude se transforme vite en angoisse et la douleur en intolérable tourment- ». — <i Les conceptions délirantes dans la morphinomanie, ajoute un autre spécialiste, se rattachent toujours à une prédisposition vésanique, ou à un appoint

Page 1