Baudelaire, Les paradis arlificiels, p
o3r» KDGAR A. POE
toxique, alcool ou autre ^ » Or nous savons quil y avait chez Poe la prédisposition vésanique née de Talcoolisme héréditaire, la présence actuelle dans lorganisme de l'alcool accumulé par la dipsomanie, et enfin l'usage immodéré de l'opium signalé dans les œuvres comme dans la vie. Pour peu donc que ce dernier agent de surexcitation vint à opérer sur un terrain aussi favorable à ses exploits, il ne pouvait manquerde jouer son rcMe habituel d'amplificateur ; il ne pouvait manquer d'exagérer les tendances au délire panique qui se trouvaient plus ou moins latentes dans l'encéphale empoisonné; il ne pouvait manquer de mêler aux produits littéraires dune imagination viciée par l'alcool les plus puissantes conceptions de la peur-. Nous avons déjà vu, en certaines poésies, telles que Pays de songe, la Vallée sans repos et la Cité dans la mer, l'opium prêter aux visions spontanées de l'effroi SCS attributs ordinaires d'éternité et d'immensité ; nous le verrons bientôt douer de la même ampleur les vastes paysages fantastiques àa Silence ; mais, comme il s'agit en la plupart de c(^s contes d'émotions dramatiques, nous le voyons surtout corser ce genre de pathétique de toute l'horreur quasi-réelle des pires cauchemars. — Voyez Ligéia : de tous les contes écrits sous
1. « Les effets de ropiuin, comme ceux de Talcool, ajoute notre auteur, se moulent complaisamment sur le caractère et sur les* tendances de l'individu : au savant, les mâdllations profondes : à lartiste, la perfection de la forme ; aux cérébraux antérieurs, l'amour pur. » Qu'on veuille bien appliquer cettedernière remarque aux amours extatiques de Poe.
2. Les Souveiiis de M. Auguste Bedloe nous font assister à la naissance d'une de ces peurs sous l'influence de la morphine. Ce promeneur matinal, qui vient d'absorber son déjeuner opiacé, contemple d'abord le monde extérieur avec un redoublement d'intérêt caractéristique. « Dans le tremblement d'une feuille, dit-il, dans la nuance d'un brin d'iierbe, dans la forme d'un trèfle, dans le bourdonnement dune abeille, dans le scintillement d'une goutte de rosée, dans le soujjir du vent, dans les vagues odeurs qui venaient delà forêt il y avait tout un monde de suggestions, un brillant cortège tout bigarré de pensées incotiérentes et rjipsodiques. » Puis, cet intérêt venant à languir, le mondes intérieur j)renait le dessus, et du fond inconscient de l'être sortent les ternnirs paniques. « Alors un indéfinissable malaise s'empara de moi, une .sorte d'hésitation et do tremblement nerveux. Je craignais de marcher de peur d'être précipité en quelque abime. Je me souvenais aussi d'étranges histoires à propos de ces liacjcjed Mouulains et des bizarres races d'hommes farouches qui habitaient iQurs bois et leurs cavernes. Mille illusions vagues m'opprimaient et me déconcertaient, illusions d'autant plus harassantes qu'elles étaient plus vagues. »
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rinflucrice plus ou moins avouée de l'opium, il n'en est pas, à pari les Souvenirs de M. Bedloe, oh. cette influence soit plus forte et plus franche. Lorsque cette beauté, « radieuse comme un rêve d'opium, )) a retiré des cieux extatiques de son amant les deux étoiles symboliques de ses 3'eux, elle n'en persiste pas moins à hanter les veilles de son adorateur qui, pour l'évoquer, use jusqu'à l'excès ^ du plus infaillible des philtres. Mais voilà que, sous rinfluence des peurs sournoises, l'extase se trouve subitement pervertie ; le rêve éthéré devient macabre cauchemar : c'est dans le cadavre d'une rivale détestée que veut obstinément s'incarner la chimérique créature devenue meurtrière par amour. N'est-ce pas là, se dit l'auteur lui-même, «la suggestion d'une vive imagination, morbidement surexcitée par la terreur de ma femme, par l'opium et par l'heure ? »
« D'étranges visions, engendrées par Topiuin, ajoute-t-il, voltigeaient autour de moi comme des ombres... Mes yeux inquiets... se portèrent sur la pâle et rigide forme étendue sur le lit. Je fus alors assailli par mille souvenirs de Ligéiaet mon cœur fut aussitôt envahi, avec la tumultueuse violence d'une marée, par toute l'indicible douleur avec laquelle je l'avais, elle aussi, contemplée en son linceul. La nuit s'avança; etl'àme pleine de pensées amères qu'évoquait mon unique et suprêmement chère bien-aimée, je demeurai les yeux fixés sur le corps de Rowena.
... Un sanglot bas, léger, mais très distinct, m'arracha à ma rêverie... J'écoutai en une agonie de superstitieuse terreur... Je forçai mes yeux à découvrir quelque mouvement du cadavre... Je maintins résolument et obstinément mon attention clouée sur le corps... Il devint enfin évident qu'une légère, très faible, presque imperceptible coloration était montée aux joues, et envahissait les petites veines déprimées des paupières. Sous l'oppression d'une horreur et d'une terreur indicibles, car le langage des mortels n'a pas d'expression assez énergique, je sentis mon cœur cesser de battre et mes membres se raidir sur place. Au bout de quelque temps toutefois, il fut évident qu'une rechute se produisait : les couleurs disparurent des paupières et des joues, les laissant plus pâles que le marbre ; les lèvres se serrèrent doublement et se contractèrent en une affreuse expression de mort ; une viscosité et une froideur répulsives se répandirent rapidement sur toute la surface du corps,
1. « Jetais, dit-il, follement surexcité par une dose excessive d'opium. )> Lu/cia, I, 197.
et la complète rigidité antérieure revint aussitôt. Je retombai en frissonnant sur le lit de repos d'où j'avais été si brusquement arraché et je m'abandonnai de nouveau, tout éveillé, aux visions passionnées de Ligéia.
... Mais à quoi bon détailler minutieusement les inexprimables horreurs de cette nuit-là ? Pourquoi mattarder à dire combien de fois, jusqu'aux approches, de l'aube grise, se répéta ce hideux drame de résurrection, comment chaque épouvantable rechute se changeait en une mort plus morne et apparemment plus irrémédiable ; comment chaque agonie prenait l'aspect d'une lutte avec quelque ennemi invisible ; et comment chaque lutte était suivie de je ne sais quelle étrange altération dans la personnalité du cadavre ? »
Enfin le cadavre se lève, mais, ô stupéfiant égarement ! il a la taille élancée de Ligéia, il a les cheveux noirs de Ligéia, il a « les grands, les noirs, les étranges yeux de mon amour perdu, de lady, de lady Ligéia ! » Mômes horribles transformations, hallucinatoires ainsi que nous l'avons vu, dans la Bérénice dont l'amant avoue, lui aussi, la puissance de l'opium ^ Même angoisse de visionnaire chez l'amant de Morella qui sent la joie de ses extatiques amours s'évanouir en horreur et qui assiste douloureusement impuissant à l'envahissement d'une influence abhorrée dans la personne d'une tille trop chère. N'y a-t-il pas, en toute cette implacable succession d'odieuses images, en toute cette tragique lutte de visions , triomphantes contre une réalité vacillante, en tout cet horrible })athétique de fantasmagorie, la visible action, proclamée par la victime elle-même, d'un trop puissant stimulant, de l'opium, sur les émotions paniques d'une àmc^ nativement et toxiquemcMit apeurée ?
Quelle que soit, du reste, la part d'excitation artificielle qui revient en ces contes aux deux grands poisons intellectuels : alcool et opium, il n'est pas douteux qu'en fait Tétat dame normal des héros poesques est la peur. Leur solitude suffit à le prouver : car la solitude est la pierre de touche des âmes ; c'est dans
\. Outre l'exemple de vision mi-réelle, mi-fantastique déjà emprunté à Bérénice, il s'en trouve dans les premières éditions des contes de Poe un autre (|ui est, on ne sait pourquoi, omis dans les éditions postérieures : c'est une des plus poignantes pages de peur hallucinée que Poe ait jamais écrites, et de plus indispensable à la suite du récit; aussi Baudelaire fit-il bien delà garder dans sa traduction de Bérénice {Novv. hisl. e.rlr., p. 82, 83.)
risolement, pourpeu qu'il se répète ou se prolonge, c'est à l'abri de tout obstacle, loin de toute influence étrangère, que se dégagent le mieux des profondeurs de l'inconscient les tendances dominantes de l'être. Dis-moi à quoi tu penses quand tu es seul, et je te dirai qui tu es. Or, ces sombres rêveurs n'ont pas plus tôt joui de la solitude, si nécessaire à l'éternelle lassitude de leurs nerfs malades, qu'ils la fuient parce qu'ils ont peur. L'air se fait lourd autour d'eux ; des bruits insolites les font tressaillir ; un vent suspect les effleure ; la tapisserie s'agite convulsivement ; les figures familières prennent des aspects sinistres ; les personnages des tableaux, subitement animés, vont descendre du cadre; une main glaciale se pose sur leur épaule frissonnante ; la vision, l'horrible fantôme, la réelle chimère est là qui les fixe, qui les apostrophe, qui les met en déroute ou les pétrifie d'épouvante. Tout le poids accablant de la solitude, toute la terreur paralysante du silence, toute la superstitieuse horreur du néant est dans l'âme pusillanime des Egœus, desUsher, des Metzengerstein et de leurs frères. Le héros de Silence les résume admirablement en trois pages de prose qui concentrent en la symbolisant cette infernale poésie déjà subtilement évoquée dans les vers de la Vallée sans repos et dans le poème de Silence. Las, morne, songeur, l'homme est dans un vaste désert sans repos : sous l'œil rouge du soleil couchant palpitent éternellement des rivières tumultueuses ; de gigantesques nénuphars soupirent, tendant vers le ciel leurs longs cous de spectres ; de grands arbres primitifs, tout ruisselants de rosée, balancent avec un sinistre fracas leurs cimes dépouillées ; des nuées grisâtres se précipitent en cataractes bruyantes par-dessus les murailles de feu de l'horizon ; et de toute cette incessante perturbation des éléments sort l'implacable clameur : Désolation. Aussi comme il tremble, l'homme, en ces solitudes inapaisées ! Mais voilà que toute cette tumultueuse désolation se trouve soudain par un démon narquois frappée d'une malédiction, la malédiction du Silence.
a Et les lys, et le vent, et la forêt, et le ciel, et le tonnerre, et les soupirs des nénuphars se taisent; et la lune cesse de gravir, vacil-
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lante, son sentier des cieux ; et le tonnerre expire; et réclair s'éteint; et les nuées se suspendent immobiles; et les eaux retombent, inertes et nivelées; et les arbres cessent de se balancer, et les nénuphars n'ont plus de soupirs; et il n'y a plus de murmure parmi eux, plus l'ombre d'un son en tout le vaste désert sans limites.
« Et mes yeux tombèrent sur la face de l'homme, et cette face était blême d'horreur. Et brusquement il releva sa tète d'entre ses mains, et s'avança sur le roc, et écouta. Mais il n'y eut pas une voix en tout le vaste désert sans limites, et les caractères inscrits sur le roc étaient Silence. Et l'homme frissonna et il détourna sa face, et il s'enfuit en toute hâte, si bien que je ne le revis jamais. »
Telle est l'accablante frayeur qui, jusque dans la paix des choses, sort spontanément de la nature même de l'univers. Tout n'est-il donc que mystère et terreur^? L'horreur et la fatalité se sont-elles seules à travers les siècles donné libre carrière" ? L'incube de la Peur pèse-t-il, unique et tout-puissant, sur le monde transi^? Que dis-je? domine-t-il de son éternelle et universelle omnipotence tout l'infini de l'espace et du temps ? Oui, parce qu'il est au fond de tous les cœurs. Descendez, en effet de ces hauteurs sublimement hantées ; pénétrez dans les plus intimes profondeurs de la nature humaine. Même spectacle, moins tragiquement grandiose, mais plus pathétiquement cruel : à la vague oppression de l'universelle horreur s'ajoute dans la conscience individuelle les tenaces morsures du regret ou du remords, l'inlassable hantise des invisibles tourments. Ce ne sont plus alors, en des âmes assassines, que les palpitations affolées du Cœu7' Révélateur, que les imprécations diaboliques du Démon de la Perversité, que les frénétiques fureurs d'un Wilson possédé, que les sauvages brutalités du héros du Chat Noir ; ou bien, c'est pis encore, c'est la marche, la lourde marche de nuit et de jour, la harassante marche, sans but et sans repos, la dolente et abrutissante marche de V Homme des Foules, de cette pauvre bote humaine qui, traquée par son implacable ennemi, préfère tout, cohue, vacarme, fatigues, douleurs, à la contemplation solitaire de son mal intérieur :