‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 334 sur 429 · Melzengersleim · texte numérisé non relu

Melzengersleim

« Le vieillard qui refuse d'être seul, c'est le type, c'est le génie du crime profond. »

N'eût-elle pas été spontanée, cette universelle panique, que Poe l'eût encore pour son propre compte cultivée, sinon acclimatée ; son dilettantisme en avait besoin, son art la réclamait. Il n'est guère, en effet, d'émotions plus fortes que celles de la peur, puisqu'elles troublent jusqu'aux fonctions organiques de létre. Or, Poe était, avant tout, partisan des émotions fortes : un beau coup bien sensationnel était son fait ; « frissonner de la plus intense des joies douloureuses* », son idéal. N'en est-il pas des sensibilités blasées comme de certains estomacs délabrés ? Il leur faut des condiments toujours plus acres : tel ragoût, culinaire ou littéraire, qui les révoltait naguère, ne leur semble bientôt plus qu'agréable stimulant. C'est ainsi que, vite dégoûté de tout ce qui n'était pas extrême, il faut au fastidieux appétit de Poe un perpétuel renchérissement d'horreurs; sa perversion mentale ne peut trouver qu'attrait dans les pires répulsions, volupté dans les plus monstrueuses abominations, raffinement dans le plus outré des sensationalismes. Aussi le voyons-nous partout, à tout propos et hors de propos, prodiguer l'horreur ; il n'en fait pas seulement la matière de ses contes fantastiques, il en assaisonne abondamment ses contes logiques, il en épice copieusement ses contes pseudo-scientifiques; il en farcit jusqu'à ses contes humoristiques. Voyez comme dans la Descente du Maelstrom et dans le Manioscrit trouvé dans une bouteille il prolonge à plaisir l'horrible sensation d'être inéluctablement entraîné à toute vitesse dans les vertigineuses spirales d'un abîme sans fond ou emporté à toute voile sur une mer démontée dans les profondeurs d'une nuit éternelle ; voyez comme il mêle savamment crânes et squelettes de pirates assassinés aux éblouissants trésors du Scarabée d'Or, comme il insiste longuement sur les effroyables atrocités des crimes de la rue Morgue, comme il détaille minutieusement les hideuses plaies du pauvre cadavre de grisette qui dérive, tout ballonné de gaz fétides, sur les remous de la Seine;

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