‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 340 sur 429 · La Mort Rourje, h · texte numérisé non relu

La Mort Rourje, h

atrocité de cette méthodique vengeance n'a peut-être pas, disonsle, d'égale en aucune langue. Voici encore les crimes vulgaires : les furieux coups d'épée de Wilson, le lâche empoisonnement du Démon de la perversilé , le viol meurtrier de Marie Roget, les atroces brutalités du Chat Noir, les féroces mutilations de la rue Morgue, l'abominable préméditation de Cœur Révélateur. Un vieillard est là qui dort profondément en sa chambre paisible, lorsque, dans les noires ténèbres de minuit, passe par l'entre-bàillement de la porte, la sinistre tête de l'assassin.

« Qui est là? » s'écrie le vieillard, se dressant brusquement sur son lit. Je me tins parfaitement immobile, et ne dis rien. Pendant toute une heure, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne l'entendis pas se recoucher. 11 restait assis sur son lit, prêtant roreille... Un moment après, j'entendis un faible gémissement, et je reconnus que c'était le gémissement d'une terreur mortelle. Ce n'était pas un gémissement de douleur ou de chagrin; — oh! non, — c'était le bruit sourd, étouffé, qui s'élève du fond d'une àme accablée d'épouvante... La terreur du vieillard dut être extrême !.. Poussant un hurlement, je bondis dans la chambre. H cria une fois, une seule fois. En un instant je l'entraînai sur le plancher, et je renversai sur lui le lourd matelas... Pendant de longues minutes, le cœur battit encore d'un bruit sourd... Enfin cela cessa. Le vieillard était mort. J'écartai le lit, j'examinai le corps. Oui, il était roide, roide mort^. »

Voilà enfin les suprêmes tortures de l'Inquisition. Après les délirantes visions qui suivent la sentence et précèdent l'évanouissement, vient chez le supplicié la vague et vertigineuse sensation d'être emporté loin, bien loin, dans les froides profondeurs de la terre, puis l'horreur d'un lent éveil dans les plus noires ténèbres souterraines. Est-ce là une tombe? Est-ce là un cachot? L'un et l'autre : pas la moindre issue. Si : il y a, au milieu, un puits sans rebord d'où sortent de putrides vapeurs ; le cœur manque hélas! pour s'y précipiter. Nouvel évanouissement; nouvel éveil, cette fois dans des lueurs sulfureuses, avec des chaînes autour du corps et une soif dévorante sur les lèvres. Horreur! voici qu'au-dessus de la tête oscille un énorme balancier armé dune lame tranchante : à chaque oscillation cette lame

l. Cœur Révélateur, W, .oU.

approche; avec une implacable précision elle approche; avec une désespérante lenteur elle approche du cœur de l'infortuné.

« Que sert-il de raconter les longues, longues heures d'une horreur plus que mortelle, pendant lesquelles je comptai les brusques oscillations de l'acier ! Pouce par pouce, — ligne par ligne, — en une descente qui n'était appréciable qu'à des intervalles longs comme des siècles, bas, toujours plus bas il venait! U se passa des jours, — peut-être bien des jours se passèrent, — avant qu'il ne se balançât si près de moi, qu'il méventâtde son souffle acre. L'odeur de l'acier aiguisé pénétrait dans mes narines. Je priai, — je lassai le ciel de mes prières, afin qu'il descendit plus vite. Je m'affolai jusqu'à la frénésie; je luttai pour me dresser à l'encontre de ce terrible cimeterre en marche. Et puis, soudain je retombais calme et gisais, souriant à cette mort étincelante,. comme un enfant qui sourit à quelque joujou précieux... Plus bas, — incessamment, inévitablement plus bas ! je haletais. A chaque vibration, je me débattais. Je me rapetissais convulsivement à chaque balancement. Mes yeux le suivaient en sa volée ascendante et descendante avec l'intensité du plus stupide désespoir ; ils se fermaient spasmodiquement au cours de sa descente, bien que la mort eût été un soulagement, oh ! combien inexpriniable ! Et pourtant, tous mes nerfs vibraient a l'idée qu'un si faible abaissement de la machine précipiterait sur ma poitrine cette luisante hache aiguisée '...

G en est fait : 1" horrible lame va latteindre, lorsque, guidés par sa main, des rats, dimmondes rats sortis du puits, rongent ses entraves de cuir. Le voilà sauvé ! « Libre ! s'écrie-t-il, libre enfin ! » Erreur : les murs de fer qui l'entourent sont en marche, des yeux de démons brillent aux interstices; une chaleur d'enfer rougit les brûlantes parois; il est cette fois irrémédiablement, par le plus cruel des supplices, poussé à l'abime.

« La vengeance de l'Inquisition sç hâtait, stimulée par ma double évasion ; et il n'y avait plus à jouer longtemps avec le roi des Épouvantes... Mon corps brûlé et contorsionné finit par ne plus trouver un pouce de sol pour se soutenir dans la prison. Je ne luttai plus ; l'agonie de mon àme s'exhala en un grand et long cri suprême de désespoir. Je sentais que je chancelais sur le bord, je détournai les yeux*... »

i. Le Puits et le Pendule, I, 32L 2. IbicL, L 3i>8.

Est-ce bien tout? la jNIort et ses acolytes ont-ils bien épuisé tous les tourments ? Non : à entendre Poe, toutes les horreurs qui terminent la vie ne sont encore rien auprès de celles qui suivent la mort. La mort n'étant elle-même qu'une horrible apparence, la tombe a des mystères autrement poignants que la vie même.

« On peut affirmer sans hésitation, dit Poe, qu'il n'est pas d'événement dont la terreur puisse mieux exprimer le comble de la détresse physique et mentale que l'ensevelissement d'un être vivant. L'intolérable oppression des poumons, les gaz asphyxiants de la terre humide, la gêne des vêtements mortuaires, la dure étreinte de l'étroite prison, l'absolue noirceur de la nuit, le silence engloutissant comme une mer, l'invisible, quoique palpable présence du ver conquérant, tout cela avec l'idée de l'air et des plantes de là-haut, avec le souvenir des chers amis qui voleraient à notre secours pour peu qu'ils fussent informés de notre sort, avec la conviction que cette information ^a/nais ils ne l'auront, que notre destinée est irrémédiablement celle des morts, voilà des réflexions qui mettent dans un cœur encore palpitant une épouvantable et intolérable horreur capable de dérouter la plus téméraire imagination. Nous ne connaissons pas sur terre de pire agonie; nous ne pouvons rien rêver de si hideux dans les derniers cercles de l'Enfer i. »

On conçoit, dès lors, la terreur qu'impriment à Poe toutes ces morts prétendues vaguement appelées syncopes, léthargies ou catalepsies. Nous venons de voir combien les redoute le supplicié de l'Inquisition, quel martyre c'est pour la victime de Montrésor d'assister à son propre emmurement, ce qu'il en coûte à Bérénice et à Madeline d'avoir succombé à ces faux trépas. Il restait à Poe à rassembler en quelques pages toutes ces troublantes terreurs qui hantent encore tant d'imaginations contemporaines, après avoir été Tétat d'àme normal de l'humanité primitive.

« Mon imagination, dit son héros cataleptique, ne songeait qu'aux charniers. Je ne parlais que « de vers, de tombes et d'épitaphes ». Je me perdais en rêves de mort, et l'idée d'un ensevelissement prématuré s'était obstinément emparée de mon âme. J'étais jour et nuit hanté par la peur de cet atroce danger auquel j'étais exposé : le jour, la torture de ces pensées était excessive ; la nuit, elle était suprême. Quand les affreuses ténèbres envahissaient la terre, la seule horreur de mes pensées me faisait trembler, trembler comme les frisson-

i. L'Enseveliaseinent prématuré, III, 221,222.

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nantes plumes des corl)ilIards. Quand l'insomnie cédait enfin à la nature, ce n'était qu'en résistant que je m'abandonnais au sommeil; car ridée quen méveillant je pouvais me trouver l'hôte d'une tombe me faisait frémir. Et quand je finissais ainsi par succomber au sommeil, ce nétait que pour me perdre aussitôt en un monde de fantômes au-dessus desquels planait, suprême, ses vastes ailes noires déversant la nuit, l'idée du Sépulcre. »

Or une nuit qu'il somnolait ainsi, « soudain une main de glace se posa sur son front et une impatiente voixlui bégaya à l'oreille le mot : « Lève-toi. » Je me soulevai. L'obscurité était complète. Je ne pouvais distinguer les formes de celui qui me parlait. Je ne pouvais me rappeler ni l'époque à laquelle avait commencé ma transe, ni le lieu où je me trouvais étendu. Tandis que je restais ainsi immobile et tout occupé à rassembler mes pensées, la froide main m'étreignit furieusement par le poignet, me secouant impatiemment, tandis que la voix bégayante répétait :

« Lève-toi ! Ne t'ai-je pas dit : « Lève-toi ) ?

— Et qui donc es-tu? » lui demandai-je.

« Je nai pas de nom dans les régions que tu habites» répliqua tristement la voix ; jetais un mortel, et je suis un démon. J'étais sans pitié, et je suis plein de pitié. Tu sens que je frissonne. Mes dents claquent, tandis que je parle ; mais ce n'est point à cause du froid de la nuit, — de la nuit sans fin. C'est parce que cette horreur est insupportable. Comme peux-tu donc dormir en paix? Les cris de ces grandes agonies ne me laissent point de repos. Ces visions sont plus que je ne puis supporter. Lève-toi ! Viens avec moi dans la nuit du dehors, et laisse-moi te découvrir les tombes. N'est-ce point là un spectacle de douleur? — Contemple ! »

Je regardai, et l'invisible personnage, qui m'étreignait toujours par le poignet, avait ouvert les tombes de toute l'humanité, et de chacune sortaient les vagues lueurs phosphorescentes de la pourriture, si bien que je pouvais voir jusque dans leurs plus profonds recoins, et là j'apercevais, tout enveloppés de suaires, les corps qui tristement et solennellement somnolaient avec lever. Mais ils étaient hélas! bien peu nombreux, ceux qui dormaient vraiment, bien moins nombreux que ceux qui ne sommeillaient nullement ; et on sentait là des luttes impuissantes, une triste agitation universelle ; et des profondeurs de ces innombrables fosses sortait le mélancolique bruissement des vêtements mortuaires ; et, parmi ceux-là même qui semblaient dormir en paix, j'en vis beaucoup qui avaient plus ou moins changé la raide et incommode position quon leur avait donnée à l'heure de l'ensevelissement. Et la voix reprit, tandis que je regardais :

« N'est-ce point là, oh ! n'est-ce point là un lamentable spectacle? » Mais avant que je n'eusse trouvé des mots pour répondre, le fantôme avait cessé d'étreindre mon poignet, les lueurs phosphorescentes

expirèrent, les tombes se refermèrent avec une brusque violence, tandis qu'il en sortait encore une clameur de voix désespérées qui disaient : « N'est-ce point là, oh ! Dieu ! n'est-ce point là un lamentable spectacle ^ ? »

On peut, en présence d'une telle orgie d'horreurs, d'une telle débauche de frayeurs, se demander si vraiment Poe n'a pas abusé de la patience humaine, si, à force de vouloir surexciter l'esprit du lecteur, il n'a pas fini par le fatiguer ou l'exaspérer : car rien n'est, en réalité, plus susceptible de lasser ou d'énerver les natures saines que l'excès même des émotions fortes et des sensations brutales. Poe le savait mieux que personne, lui qui reprochait à son ami Simms un faible pour les plus repoussants spectacles de la souffrance et de la cruauté humaines, lui qui déclare qu'il « est des sujets dont l'intérêt est absorbant, mais dont l'horreur est trop absolue pour convenir aux exigences de la fiction, des sujets qu'il faut écarter pour ne pas offenser ou déo-oùter- ». Or ce déo:oût, cette révolte instinctive, cette révulsion invincible de l'homme, Poe les a-t-il toujours évités? Il y a réussi, croyons-nous, jusqu'en ses pires sujets, chaque fois qu'à son art habituel il a su ajouter ses rares qualités de brièveté, de concentration et de mystère. Il y a donc réussi, lorsqu'au lieu de prolonger douloureusement ou fastidieusement une situation trop pénible, il l'a rendue tout à la fois plus intense et plus tolérable en l'abrégeant; c'est par là que ses plus courtes œuvres nous semblent les meilleures; c'est pour cela qu'aux trop minutieuses analyses de Monos et Una et du Puits et du Pendule, nous préférons la suggestive brièveté de Bérénice, de Cœicr Révélateur owàç, Silence. Il ya encore réussi, lorsqu'au lieu d'éparpiller son horreur dans les masses il l'a systématiquement concentrée dans l'individu : parlant des grands désastres historiques, tels que le passage de la Bérésina, le tremblement de terre de Lisbonne, la peste de Londres, le massacre de la Saint-Barthélémy, il dit :

<( C'est dans ces récits le fait, la réalité, l'histoire qui nous excite ;

d. L'Ensevelissement prématuré, III, 224, 226.

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