‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 342 sur 429 · Bérénice, I · texte numérisé non relu

Bérénice, I

une faible voix l'appelle : c'est son ami qui vient l'arracher à cette mort horrible. Or tout ceci n'est que prélude. Une révolte a éclaté à bord ; vingt-deux hommes de l'équipage ont été massacrés ou capturés; quatre, jetés dans une barque à la dérive, sans vivres, ni rames, ni voiles. Auguste est lui-même aux fers, pendant que les douze mutins victorieux boivent l'alcool à plein verre et ne revent que crimes. Heureusement l'un d'eux, un métis peaurouge, du nom de Peters, complote avec Auguste et Pym. Pym a la sinistre idée toute poesque d'épouvanter les marins ivres en leur appara'ssant dans la cabine sous l'horrible aspect d'une de leurs victimes récemment empoisonnée : à la vue de ce cadavre ambulant au ventre affreusement ballonné, au blême visage marbré de grandes taches rouges, les sept ivrognes épouvantés se laissent tous effroyablement massacrer, sauf un, Parker. C'est la im, croyez-vous? Nullement. Sur ces ([uatre malheureux dérivant en plein océan s'abat une terrible tempête qui emporte vergues, voiles et mais. La coque vermoulue est pleine d'eau. Sur le pont disloqué que balaient les lames s'attachent à grand peine les quatre hommes mourant de faim, de soif et d'épuisement. Viennent les délires ^ puis les appétits monstrueux. Parker ne peut résister au désir de dévorer Auguste qui se meurt d'une blessure gangrenée ; il veut qu'on l'achève ; mais on tire au sort : c'est lui qui est désigné ; Peters le frappe d'un coup de couteau dans le dos : les trois survivants se repaissent gloutonnement de sa chair et de son sang. Auguste n'en meurt pas moins , on jette à l'eau son corps à demi })utrérié ([u'une bande de requins

]. En voici un (V, 106) : « Peu de temps après, je tombai dans un état d'insensibilité partielle, durant lequel les plus agréal3les images flottaient en mon imagination, tels (jue des arbres verdoyants, d'onduleux champs de blé mùr, des processions de danseuses, des défilés de cavalerie, et autres fantaisies. Je me rappelle qu'en tout ce qui me passait ainsi sous les yeux, le mouvement était le trait dominant. C'est ainsi que jamais je ne me figurais rien d'immobile, ni maison, ni montagne, ni rien de semblable ; mais c'étaient des moulins à vent, des vaisseaux, de grands oiseaux, des ballons, des cavaliers, des voitures emportées à toute vitesse et autres objets en mouvement qui m'apparaissaient en interminables successions. » N'est-il pas remarquable que c'est justement la mobilité qui est le trait caractéristique des visions alcooliques? Comparer à ce propos la mobilité des visions dans le conte de Silence et dans le poème de la Vallée sans repos.

vient aussitôt dépecer sous les yeux mômes des deux survivants. Des voiles passent, il est vrai., mais combien cruelles ! combien horribles ! jui^ez-en :

(( Le brick s'avançait lentement, mais d'une allure plus ferme qu'auparavant. Nos cœurs, — je ne puis encore parler avec calme de cet événement, — bondissaient en nous follement, et nos âmes s'exhalaient en cris, en exclamations reconnaissantes à Dieu pour la délivrance complète, inespérée, glorieuse qui approchait si sûrement. Mais voilà que, tout d'un coup, nous vint de l'étrange vaisseau qui était maintenant tout prés de nous une odeur, telle que le monde entier n'en peut décrire, ni concevoir, une puanteur infernale, asphyxiante, intolérable. Je fis effort pour respirer et, me tournant vers mes compagnons*, je m'aperçus qu'ils étaient plus pâles que le marbre. Mais ce n'était plus le moment des questions ni des conjectures ; le brick était à cinquante pieds de nous et semblait vouloir nous accoster bord à bord pour éviter de mettre une barque à l'eau. Nous nous précipitâmes à l'arrière, quand une forte embardée vint soudain le faire dévier de sa course de cinq ou six points; mais, quand il passa à près de vingt pieds de notre proue, nous pûmes voir Tensemble du pont. Pourrai-je jamais oublier la triple horreur de ce spectacle? Vingt-cinq ou trente corps humains, dont plusieurs femmes, gisaient disséminés dans le dernier et le plus répugnant état de putréfaction. Il nous fut évident qu'il n'y avait pas un être vivant sur ce vaisseau maudit! Et pourtant, nous ne pûmes nous empêcher de crier à ces morts : « Au secours ! » Oui, en l'agonie de cette heure, nous criâmes longtemps et fortement, pour que ces cadavres inertes etdégoûtants voulussent bien nous attendre, ne pas nous abandonner à leur propre sort, nous recevoir en leur compagnie bienvenue! Nous délirions d'horreur et de désespoir; nous étions complètement affolés par l'angoisse de notre affreux désappointement.

Quand éclata notre premier hurlement de terreur, il y eut comme une réponse qui vint des environs du beaupré; cela resscml)lait tellement au cri d'une voix humaine que l'oreille la plus fine en aurait tressailli et s'y serait trompée. Une nouvelle eml)ardée vint alors l)rusquemcnt présenter à notre vue le gaillard d'avant, et nos yeux eurent tout de suite l'explication de ce cri. Nous vîmes le grand et vigoureux marin toujours penché sur le bastingage, hochant toujours la tète, bien que nous ne pussions voir son visage maintenant détourné de nous. vSes bras pendaient par-dessus le bord et les paumes de ses mains se balançaient en dehors. Ses genoux s'appuyaient sur une forte corde, très tendue, qui allait du pied du beaupré au bossoir. Sur son dos où une partie de la chemise avait

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