V. HT
LAUVHIÈIiE. 36
Un tel crescendo d'horreurs purement physiques donne la nausée; un si grand nombre de victimes collectives lasse l'intérêt ; enfin, un style d'une précision minutieuse, qui ne laisse pas un détail ignoré, qui remplace par la plus crue des lumières le voile indispensable du mystère, achève de révolter. Voilà pourquoi, en dépit de son effrayant gaspillage d'imagination, cette œuvre laborieuse, éminemment typique, pleine de pages suprêmes, reste une œuvre manquée : par l'excès même de ses horreurs, elle sort trop de l'humanité; elle n'est plus qu'une sorte de maximum bon à servir de mesure aux plus effrénés crescendos de la peur. Ce maximum d'horreur, croyons-nous, on ne le dépassera guère. Pour qu'inoculée par l'alcool, amplifiée par lopium, cultivée dans la solitude, raffinée par lart, la terreur native de Poe aboutisse, à propos de la mort et de ses auxiliaires, crimes, démence et maladie, à « Ihorreur des plus folles visions sublunaires ^ )), il a fallu un concours de circonstances probablement unique. Aussi cette monstrueuse supériorité semble-t-elle pour longtemps acquise au grand dégénéré de Baltimore, et l'un de ses meilleurs critiques a eu raison de dire :
« Ici Poe est maître. Que l'on rassemble les plus sombres pages de la littérature universelle, certains chants de l'Enfer, les scènes brutales des dramaturges shakespeariens, les fantaisies de Swift, les terreurs plus puériles de Godwin et d'Ann Radcliffe, que l'on confonde certaines pages des épopées septentrionales, des chroniques russes et espagnoles, du Malleus inquisitorial, des voyages des missionnaires en Chine, que Ton joigne à des passages de Suétone certains chapitres de nos traités de pathologie, toutes ces images de sang et de souffrance blanchiront auprès de l'horreur glaçante, du dégoût, de l'énervement, de la pesante angoisse que causent certains contes fort courts et fort calmes de Poe-. »
(c Depuis Pascal peut-être, conclut éncrgiquement Barbey d'Aurevilly, il n'y eut jamais de génie plus épouvanté, })lus livré aux affres de l'effroi et à ses mortelles agonies que le génie panique d'Kdgar Poe\ »