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CHAPITRE IX

Un des plus curieux phénomènes morbides qu'ait décrits Poe est l'impulsion. Poe a connu l'impulsion sous ses deux formes : rimpulsion commune, c'est-à-dire subite, imprévue, éphémère, et l'impulsion rare, c'est-à-dire graduelle, persistante, intensive.

La première est déjà inquiétante en ce qu'elle introduit brusquement dans le règne paisible d'une personnalité plus ou moins bien coordonnée le trouble anarchique de quelque tendance indûment émancipée : c'est une infraction passagère aux lois harmoniques du self-government, une dérogation éphémère à l'autorité du moi raisonnant, une rupture accidentelle de l'équilibre mental. Les coups de tète de Poe en sont des exemples; nous savons combien ils furent fréquents en sa vie et surtout en sa jeunesse ; en voici un exemple emprunté à ses œuvres. Un soir que le jeune Pym s'endormait tranquillement, son digne camarade Auguste lui dit tout à coup :

« J'en ai assez de paresser comme un chien par une si belle nuit ; je me lève, je m'habille et cours faire une bonne partie en bateau. » Je ne puis guère dire ce qui me prit, déclare Pym ; mais ces mots ne furent pas plus tôt sortis de sa bouche que je me sentis tout vibrant de la joie la plus intense, ne trouvant rien au monde de plus ravissant et de plus raisonnable que cette folle idée. Le vent soufflait presque en tempête; il faisait très froid, et le mois d'octobre était déjà bien avancé. Je n'en bondis pas moins hors de mon lit, comme pris d'extase, et je lui dis que j'étais tout aussi brave que lui, tout aussi fatigué de paresser comme un chien, tout aussi prêt à faire une bonne partie en mer que nimporte quel Auguste Barnard de Nantucket ^. »

1. Pym, V, p. 9; Cf. dans les poésies de jeunesse le Tainerlan de 1827.

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Si graves que ])uissent en être parfois les conséquences, cette disj)osition impulsive est surtout dangereuse lorsque des causes irritantes, telles qu'un agent toxique, viennent en aggraver le caractère et l'exaspérer jusqu'à la violence; voyez, par exemple, le héros du Chat Noir sous l'influence de l'alcool.

«Notre amitié, dit-il, dura ainsi plusieurs années pendant lesquelles l'ensemble de mon tempérament et de mon caractère par l'opération du Démon de l'Intempérance (je rougis de l'avouer) subit une altération radicalement mauvaise. Je devins de jour en jour plus morose, plus irritable, plus indifférent aux sentiments d'autrui. Je me permis un langage brutal à Tégard de ma fen:nij. Jen vins même avec elle aux violences personnelles. Mes bêtes favorites eurent naturellement à souffrir de ce changement de mon caractère. Non seulement je les négligeais, mais je les maltraitais. Envers Pluton, toutefois, j'avais encore assez d'égards pour m'abstenir de le malmener, tandis que je n'avais aucun scrupule à maltraiter les lapins, le singe, ou même le chien quand le hasard ou l'affection les mettait sur mon chemin. Mais mon mal m'envahissait de plus en plus : — car quel mal est comparable à l'alcool? — et à la longue Pluton lui-même ciui devenait vieux maintenant et partant quelque peu maussade, Pluton commença à ressentir les effets de ma mauvaise humeur.

Une nuit que je rentrais au logis, fort ivre, au sortir d'un de mes repaires habituels en villC;, je m'imaginai que le chat évitait ma présence. Je le saisis ; mais lui, en la terreur que lui causa ma violence, me fit à la main une légère blessure avec ses dents. Une fureur de démon s'empara de moi sur-le-champ. Je ne méconnaissais plus. Mon âme originelle sembla tout d'un coup s'envoler de mon corps ; et une méchanceté hyperdiabolique, saturée de gin, fit vibrer toutes les fibres de mon être. Je tirai de la poche de mon gilet un canif, je l'ouvris, j'étreignis la pauvre bête à la gorge et, délibérément, je fis sauter un de ses yeux de son orbite ^ »

^lème subite impulsion lorsque, plus tard, dans un état d'exaspération plus grand encore, il tourne contre sa femme la fureur d'un coup destiné au sec(^n(l Pluton : « Cette intervention m aiguillonna jusqu'à une rage plus que démoniaque ; j'arrachai mon bras à son étreinte et lui enfonçai ma hache dans le crâne*. » Voilà l)i(Mi l'impulsion soudaine portée dans le crime alcoolique jusqu'à la brutalité meurtrière.

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