‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 347 sur 429 · Moreau (de Tours), Du Ilaschich, p · texte numérisé non relu

Moreau (de Tours), Du Ilaschich, p

3. « Toute dépression du tonus vital, déclare M. Ribot, légère ou profonde' fugitive ou durable, a son effet. La volonté se trouve ainsi chez les êtres faibles, à la merci des causes les plus chétives et les plus durables. » {Les Maladies de la Volonté, p. 70.)

vain que les circonstances fâcheuses disparaissent et que l'esprit essaie de reprendre sa puissance accoutumée : l'idée fixe, comme un virus malsain, a été semée en lui et se développe à un endroit de sa personne qu'il ne peut plus atteindre ; elle agit subconsciemment, trouble l'esprit conscient et provoque tous les accidents de la folie ou de lliystérie ^ ». « C'est toujours à cause de la môme faiblesse, de la même fatigue que ces malades s'abandonnent sans résistance et laissent se développer indéfiniment tel ou tel groupe de sensations ou d'images-.

Cet état de dépression nerveuse, de décomposition intellectuelle, si favorable à la germination des idées fixes, nous savons qu'il caractérise presque tous les héros de Poe : Usher comme Egœus, l'amant de Morella comme l'amant de Ligéia; nous n'en comprenons que mieux la subite fixité de leurs amours comme de leurs haines et, la plus agréable des obsessions devenant rapidement odieuse, la brusque transformation du premier de ces sentiments en l'autre. De tous ces contes, Bérénice nous offre le plus bel exemple d'obsession naissante en une nature morbidement préparée. Le pauvre visionnaire Egœus est maladif, accablé de mélancolie, en proie aux plus pénibles méditations, lorsqu'avec son amour se développe soudain cette étrange maladie qui lui enlève le gouvernement de son esprit : il n'est plus maître de sa pensée ; elle se fixe malgré lui. Voici en quels termes il s'efforce en cet âge de phrénologie de décrire le mystérieux phénomène : « Ma maladie, dit-il, — car on me dit que je ne dois pas lappeler d'un autre nom — se développa alors rapidement et prit enfin le caractère d'une monomanie nouvelle et extraordinaire » ; la faculté d'attention atteignait un degré d'intensité tout à fait inadéquat avec l'importance des objets contemplés. Gardez-vous bien de confondre avec les rêveries plus ou moins ruminantes ou avec les spéculations plus ou moins vagabondes « cette morbide attention intense et illégitime » qu'excitent des objets naturellement frivoles. Non :

4. Pierre 3anel, LAutomalisine psychologique, p. 457. 2. lùid., 460.

VOE GONTKUR : L'IMPULSION 561

« En mon cas, déclarc-t-il, la cause première était invariablement frivole, bien qu'elle prit, sous l'influence de ma vision pervertie, lirréelle importance d'une réfraction. Je ne faisais que peu ou point de déductions ; et ces rares déductions s'obstinaient à revenir à leur point de départ comme à un centre. Les méditations n'étaient yamafs agréables ; et, à la fin de la rêverie, la cause première, loin d'être perdue de vue, avait atteint cet intérêt surnaturellement exagéré qui qui est le trait dominant de ce mal. En un mot, la faculté de l'esprit plus particulièrement en jeu, était chez moi, comme je l'ai déjà dit, la faculté de l'attention, tandis que chez le rêveur ordinaire, c'est celle de la méditation ^ »

Or, voilà qu à cet inerte contemplateur apparaît un beau jour l'image souriante de Bérénice, et les dents que lui révèle ce sourire se fixent immuablement en son esprit ; écoutez plutôt :

« Les lèvres se séparèrent; et, dans un sourire d'une expression singulière, les dents de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les ayant regardées, je fusse mort!...

... De la chambre dérangée de mon cerveau, l'affreux .spec^/'e blanc ne s'était pas enfui, hélas ! et ne voulait point sortir. Pas une petite tache sur leur surface, pas une nuance sur leur émail, pas une pointe sur leurs arêtes que ce rapide sourire n'ait suffi à imprimer dans ma mémoire! Je les voyais alors encore plus distinctement que je ne les avais vues auparavant. Les dents ! — les dents ! — elles étaient ici, puis là, et partout, visibles, palpables devant moi ; longues, étroites, et excessivement blanches, avec les pâles lèvres se tordant autour, comme dans le terrible moment de leur première apparition. Alors arriva la pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre cette étrange et irrésistible influence. En présence des multiples objets du monde extérieur, je n'avais de pensées que pour les dents. Je les convoitais avec un désir frénétique. Tout autre sujet, tout autre intérêt se trouvait absorbé en cette unique contemplation. Elles, — elles seules étaient présentes à l'œil de mon esprit, et leur individualité exclusive devint l'essence de ma vie mentale. Je les regardais donc tous les jours. Je les tournais dans tous les sens. J'observais tous leurs traits caractéristiques. J'étudiais toutes leurs marques particulières. Je méditais sur leur conformation. Je réfléchissais à l'altération de leur nature. Je frémissais en leur attribuant en mon imagination une faculté de sensation et de sentiment, et même sans le secours des lèvres une puissance d'expression morale. On a fort bien dit de Mademoiselle Salle que tous ses pas étaient des

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