‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 348 sur 429 · Bérénice, I · texte numérisé non relu

Bérénice, I

sentiments, et de Bérénice je croyais plus sérieusement que toutes ses dents étaient des idées. Des idées! ah ! voilà l'absurde pensée qui m'a perdu ! ^ »

N'est-ce pas là, sous forme dliallucination visuelle, l'obsession dramatiquement développée en une puissance tyrannique de l'âme?

De l'obsession à limpulsion il n'y a qu'un pas : le désir de posséder ou de supprimer, ou plutôt qu'une différence d'aspect, l'impulsion étant à la volonté dans le domaine des actes cette tyrannie que l'obsession est à la raison dans le domaine des pensées. Voyez Egœus : « Ah! voilà donc pourquoi je les convoitais si follement! Je sentais que leur possession pouvait seule me rendre la paix en me rendant la raison-. » Bénérice meurt, et jusque dans la mort « ses dents blanches, luisantes, terribles, le regardent encore avec une trop vivante réalité. )> C'en est trop: entraîné par une force plus puissante que sa volonté, il s'en va, en une nuit d'angoisse, comme un somnambule, vers la tombe de Bérénice, et là, arrache au cadavre mutilé ces trente-deux petites choses blanches dont le miroitement ivoirin lui était plus précieux que la vie. L'impulsion s'accomplit ici dans une demi-inconscience comme en un cauchemar de sommeil hypnotique.

« Il me sembla, dit Egœus après son accès de vampirisme, que je m'éveillais, 'tout surexcité, d'un rêve confus. Je savais qu'il était alors minuit, et je n'avais pas oublié que depuis le coucher du soleil Bérénice étaitenterrée; mais de la lugubrepériode intermédiaire je n'avais pas gardé une intelligence bien positive, ou du moins bien définie. Ma mémoire en restait pourtant toute pleine d'horreur. — d'une horreur d'autant plus horrible qu'elle était vague, d'une terreur d'autant plus terrible qu'elle était ambiguë. C'était là dans le registre de mon existence comme une effroyable page, tout entière écrite avec

1. Bérénice, 164, 165. Etil continue avec l'imagination dramatique qui le caractérise : « Et le soir descendit ainsi sur moi, — et les ténèbres vinrent, s'attardèrent, puis s'en allèrent, — et un jour nouveau parut, — et les brumes d'une seconde nuit s'amassèrent autour de mol. — et toujours je restais immobile en cette chambre solitaire, — toujours assis, enseveli en ma méditation, — et toujours le fantôme des dents maintenait sa terrible influence, flottant (,'à et là, avec la plus vive et la plus hideuse netteté, à travers les lueurs et les ombres changeantes de la chambre. »

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