‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 35 sur 429 · Bridai Ballad, X · texte numérisé non relu

Bridai Ballad, X

± Marginalia, Works, VIF, 29i>.

venait de s'ouvrir en 1825 à Charlottcsville ^ Elle avait un caractère tout spécial, étrange même en Amérique. Le généreux fondateur, qui en rêvait depuis longtemps la création, n'avait pas seulement voulu doter la jeunesse de son pays dun des plus beaux établissements universitaires de l'époque en lun des plus séduisants sites des États-Unis, il avait encore désiré qu'à l'enseignement des meilleurs maîtres, tels que l'historien George Long, s'ajoutât une éducation toute virile, reposant sur les seules vertus civiques de l'honneur et du patriotisme : les étudiants devaient être leurs propres maîtres; il n'existerait, au lieu de châtiments, que de nobles appels à leur raison et à leurs sentiments. Par malheur, la jeunesse américaine ne se montra pas. plus digne que bien d'autres d'une si haute conception de sa nature et de ses devoirs ; et la première année de l'Université de Virginie en fut Tune des plus mauvaises.

« La session de 1825 commença-, nous dit le bibliothécaire M. Wertenbacker^, qui fut quelque temps le camarade de Poe, sans la moindre discipline et sans aucun effort de la part de la Faculté pour imposer l'obéissance à la loi*. On espérait et on attendait que les étudiants inaugurassent d'eux-mêmes le système de contrainte personnelle cher à M. Jefferson, mais ils s'y refusèrent obstinément. Ni les supplications de M. Jefferson ni les persuasions des professeurs ne purent induire un seul étudiant à accepter l'office de censeur. Le projet voulait qu'un conseil de censeurs, composé des six étudiants les plus sérieux, fît une enquête dans tous les cas de délits secondaires et indiquât un châtiment qui fût proportionné à l'offense. — En cet état de choses, durant plusieurs mois, l'insubordination, le dérèglement et le désordre régnèrent dans l'établissement et devinrent si intolérables pour les professeurs qu'ils durent suspendre leurs cours et remettre leur démission au conseil des 0 Visiteurs »... Ce conseil se réunit aussitôt, renonça au projet de contrainte personnelle, rédigea de nouveaux règlements, ordonna

i. Nous avons dit qu'il donna en ceUe occasion, la date exacte de sa naissance, 19 janvier 1809. Il avait le n° 136 sur 17o étudiants.

2. Le 7 mars 1825, avec 50 étudiants dont le nombre s'éleva en décembre à 116. {Boo/anan, July 1901. Voe's sludent days, by Ch. Kent.)

3. Ingram, p. 36. Il veut même une sorte d'émeute en octobre 182a.

4. Un des' prétextes de l'indiscipline était, parait-il {liookman, .luly 1901), l'impopularité des professeurs qui étaient pour la pluj)art anglais de nais-

lapplication d'une discipline plus stricte et investit la Faculté d'une autorité absolue pour régir et gouverner l'établissement. — En usant du pouvoir qui lui était accordé, la Faculté, comme il était bien naturel en de pareilles circonstances, erra peut-être en allant à l'extrême opposé, jusqu'à un châtiment trop rigoureux des coupables... En aucune période de l'histoire de cette Université, la Faculté ne mit plus d'ardeur à découvrir les coupables et plus de sévérité à les punir que durant la session de 1826^. »

Or ce fut justement en cette année de sévérité redoublée que Poe vint à l'Université de Virginie. Inscrit aux sections de langues anciennes et modernes, notre jeune étudiant « suivit les cours de latin, de grec, de français, d'espagnol et d'italien avec une régularité suffisante ^ et réussit à mériter aux examens de clôture une distinction particulière en latin et en français : ce qui était à cette époque le plus grand honneur qu'un étudiant pût obtenir... Sous le règlement actuel, ajoute-t-on, il eût obtenu ses grades dans les deux langues et reçu des diplômes ^ ». Il avait, du reste, pour les langues vivantes un goût tout particulier, qui se manifestait par ses traductions comme par ses emprunts de livres français à la bibliothèque universitaire. En une occasion, où le professeur Blaltermann avait proposé à la classe de traduire en vers anglais un passage du Tasse, Poe fut le seul à s'acquitter de cette tache facultative et il le fit avec une habileté qui lui valut les félicitations de son maître ^ Sans être encore très régulier ni très assidu, il estcapable, lisons-nous, pour peu que le sujet l'intéresse ou que son amour-propre soit en jeu, d'une intensité d'attention qui lui permet de vaincre les difficultés comme en se jouant et d'accomplir de rapides progrès avec une aisance surprenante. Il exagère même cette facilité qui vient dune énergique

1. Wertenbacker. cité par Ingram, p. 36. 11 y cul six étudiants congédiés, trois temporairement exclus, et six autres se retirèrent. (Boo/i?na/i, juillet 1901.)

2. Il n'y avait pas là grand mérite : les conférences ne duraient que de sept heures et demie à neuf heures et demie. Il est vrai qu'en outre il lisait beaucoup les historiens et surtout les poètes anglais avec son camarade Tucker. {Bookman, juillet 1901, p. 434-435.)

3. Cf. les souvenirs de MM. Wertenbacker et Maupin ; W. Gill, p. 34-36. Il fut classé quatrième en latin et huitième en français. [Bookman, juillet 1901.)

4. (Jill. p. 3o ; Prof. J. Ilarrison, New Glimpses of Edgar A. Poe, New-York. 190:>, p. 36.

application des facultés mentales et fait volontiers étalage de cette supériorité intellectuelle. 11 débite à ses camarades des vers de sa propre composition ou des histoires sensationnelles et des bouffonneries extravagantes destinées à leur en imposer ^ ; il ne se contente pas de déclamer avec enthousiasme les poésies de Byron, il couvre encore les murs de sa chambre de grands dessins au charbon empruntés à une coûteuse édition de son auteur favori. Si un ami vient le voir, il feint de griffonner avec ardeur, tout en causant; l'ami se plaint de ce manque d'égards ; (( Je suis très bien votre conversation, lui dit-il, tout en écrivant des vers ; seulement je veux habituer mon esprit à suivre avec exactitude le cours de deux pensées à la fois -. » Un soir (c'était au cœur de l'hiver par un froid intense), il invite un autre ami à venir achever la soirée dans sa chambre ; le feu allait s'éteindre, il prend des livres et les jette au foyer, brise une table et en ajoute les débris au combustible épuisé, tout en se plaignant de l'excès de ses dettes ^. Faut-il voir, en chacun de ces traits comme en chacun de ces récits, un trop vif désir chez Poe de frapper fortement l'attention de tous ceux qui l'entourent, dùt-il leur donner de lui-même, à défaut d'une haute opinion, du moins une étrange impression? N'est-ce pas déjà son goût précoce pour la singularité qui tend de plus en plus vers la mystification?

Tous ceux qui approchent alors notre fantasque étudiant insistent en outre sur son humeur sombre et ombrageuse.

((Je fus en relations avec lui au temps de sa jeunesse, ditlun deux, mais c'est à peu près tout ce que je puis dire, car je n'ai cessé de croire que personne pût se vanter de l'avoir connu. 11 avait toujours un visage mélancolique, et son sourire même, car je ne me rappelle pas l'avoir jamais vu rire, avait un air forcé. Quand parfois il se mêlait nuX autres dans les sports athlétiques où il l'emportait sur tous, je crois..., Poe, avec le même visage éternellement triste, sem-

1. Il dut à un héros de ses contes comiques le sobriquet de « Gaffy », que lui infligèrent ses camarades (Zîoo/tma?i, juillet 1901).

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