Citation apocryphe de Joseph Ulanvill, Lujéia
POE GO^sTEUR : LA CURIOSITE 585
les deux obsédantes maîtresses aux tyraniques amours savent jusque par delà la mort imposer leurs dmes obstinées l'une au corps naissant de sa fdle et l'autre au corps déclinant de sa rivale, tandis que, trop .faible, au contraire, la tendre Eléonore cède à la passionnée Ermengarde comme Rowena à Ligéia. Puisque les âmes énergiques savent ainsi à leur gré s'attacher ou s'arracher aux corps quelles épousent, puisque plus ou moins indépendantes elles existent, quand elles le veulent, par ellesmêmes, pourquoi donc l'àme haineuse d'un ennemi héréditaire n'irait-elle pas, elle aussi, dans un but criminel, s'incarner jusque dans le corps d'un cheval fougueux? Pourquoi le génie dun artiste passionnément impérieux n'irait-il pas de son pinceau magique fixer sur la toile l'àme fugitive d'une maîtresse expirante? Pourquoi le merveilleux ascendant d'un mesmériste expérimente ne pourrait-il pas, pendant des heures, des jours, des mois, retenir dans le cadavre mourant le vol d'une àme hypnotisée? Pourquoi enfin, aidée de l'opium, la volonté quasi surnaturelle du magnétiseur n'évoquerait-elle pas en une àme ressuscitée les fugaces souvenirs d'une existence antérieure? Telles sont, à propos des obscurs mystères delà personnalité, les insolubles problèmes que Poe se plaît à poser, sinon à résoudre, et il faut avouer que, pour quiconque croit les âmes à la fois immortelles et indépendantes, toute cette métempsychosc rajeunie n'est peut-être pas d'un illogisme trop répugnant.
Si personnelles qu'elles soient en leurs incarnations successives, les âmes n'en gardent pas moins, du reste, quelque sens de leur impersonnalité primitive : or c'est par ce sens qu'elles peuvent jusqu'en cette vie communiquer encore avec l'infini. Qui ne s'est pas, en effet, dit Poe, étonné de retrouver, flottante en sa mémoire, ({uelque vague réminiscence d'une vie antérieure?
« Il serait parfaitement oiseux, dit Egœus, de dire que je n'ai pas vécu avant (ma naissance), — que l'àme n'a pas d'existence antérieure. Vous le niez? ne discutons pas ce sujet. Convaincu moi-même, je ne cherche pas à convaincre. 11 y a, pourtant, un souvenir de formes aériennes, — d'yeux intellectuels et expressifs, — de sons mélodieux, quoique tristes, — un souvenirqui ne veut pas sen aller;
une sorte de mémoire seml)lable à une oml)rc, — vague, variable, indéfinie, instable, — une ombre dont il me sera impossible de me défaire tant que luira le soleil de ma raison. »
Inutile, vous le voyez, de raisonner : il ne s'agit point ici de logique, mais de faits; de preuve universelle, mais d'expérience personnelle ^ On ne fait, ({uand on naît, parait-il, que s'éveiller : on (( s"éveill(^ d'une longue luiit qui semble être, mais qui n'est pas le néant. » Il y a même des gens qui comme Egœus, ont le bonlieur de ne jamais s'éveiller tout à fait : ,
« Ce qui est singulier, dit-il — les années ayant fui, et le midi de ma virilité m'ayant encore trouvé dans le manoir de mes ancêtres, — ce qui est étrange, c'est cette stagnation qui tomba sur les sources de ma vie, c'est cette complète interversion qui s'opéra dans le caractère de mes pensées les plus ordinaires. Les réalités du monde m'affectaient comme des visions, et comme des visions seulement, tandis que les folles idées du pays des rêves devenaient, en revanche, non pas la matière de mon existence de tous les jours, mais en vérité mon unique et entière existence elle-même -. »
Heureux état de rêverie qui est le propre de Tàme plus ou moins affranchie du corps : car, de plus en plus intense, la rêverie mène à l'extase, et l'extase, cette inévitable extase qui, dominant toute la vie mentale de Poe, reparaît, comme un sommet à tout détour du chemin^, l'extase, c'est vous le savez l'affranchissement suprême; c'est le retour, ici-bas, en cette matérielle prison du corps, de la vie immatérielle de l'àme avec ses rayoïmantes intuitions, et ses ineffables communions dans le grand tout divin. Si
1. Poe dit en note de Metzengerstein (I, 297) ; « Mercier, en Tan deux mil quatre cent quarante, soutient les doctrines de la métempsychose, et J.-D'Israeli dit (lu'aucun système n'est si simple et si peu répugnant pour l'intellignce. »