J:ne de la Fée, II, 84, 8o
LAUVRIÈRE. 38
Vous êtes vous jamais évanoui ? Si oui, réjouissez-vous : car vous avez senti, en ces bienheureux moments d'anéantissement physique, la pure vie immatérielle de l'âme.
« J'étais évanoui, dit le supplicié de l'Inquisition; mais je ne dirai pas que j'avais perdu toute conscience. Ce qui m'en restait, je n'essaierai pas de le définir, ni mémo de le décrire; mais tout n'était pas perdu. Dans le plus profond sommeil, — non ! Dans le délire, — non î Dans l'évanouissement, — non ! Dans la mort, — non ! Même dans la tombe, tout n'est pas perdu. Autrement il n'y aurait pas d'immortalité pour l'homme. En nous éveillant du plus profond sommeil, nous déchirons la toile d'araignée de quelque rêve. Cependant une seconde après, — tant était frêle peut-être ce tissu, — nous ne nous souvenons pas d'avoir rêvé. Dans le retour de l'évanouissement à la vie, il y a deux étapes : la première est le sentiment de l'existence mentale ou spirituelle ; la seconde, le sentiment de l'existence physique. Il semble probable que, si, en atteignant la seconde phase, nous pouvions nous rappeler les impressions de la première, nous y trouverions tous les souvenirs éloquents du gouffre d'au-delà. Et ce gouffre, quel est-il? Comment en distinguerons-nous les ombres de celles de la tombe? Mais si les impressions de ce que j'ai appelé la première phase ne reviennent pas au gré de la volonté, toutefois, après un long intervalle, ne reparaissent-elles pas spontanément, alors que nous nous demandons avec étonnement d'où elles peuvent bien venir? Celui qui ne s'est jamais évanoui n'est pas celui qui découvre d'étranges palais et des visages bizarrement familiers dans les braises ardentes ; ce n'est pas lui qui contemple, flottantes au milieu de l'air, les tristes visions que le vulgaire ne peut apercevoir ; ce n'est pas lui qui médite sur le parfum de quelque fleur inconnue ; ce n'est pas lui dont le cerveau s'alarme du sens de quelque mélodie qui jusqu'alors n'avait jamais arrêté son attention ^. »
Ne craignez pas davantage la folie ; elle aussi, si méconnue qu'elle soit, est une puissante initiatrice : ludle n'ouvre mieux (ju'elle, en ses sublimes délires, à l'invisible prisonnière, les portes d'un radieux empyrée ?
« Les hommes m'ont appelé fou ; mais la science n'a pas encore décidé si la folie est ou n'est pas le sublime de l'intelligence ; si presque tout ce qui est la gloire, si tout ce qui est la profondeur ne résulte pas d'une maladie de la pensée, — d'un mode de l'esprit exalté aux dé{)ens de l'intellect général. Ceux qui rêvent le jour sont au