‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 370 sur 429 · CHAPITRE XI t · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI t

Après avoir mesuré les tendances plus ou moins instinctives : peur, impulsion, curiosité, qui constituent le fond morbide de l'àme de Poe, il reste à examiner les qualités plus ou moins intellectuelles : imagination, logique et style qui en élaborent les produits littéraires.

Pour constater la richesse d'invention de Poe, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de ses contes. Où pourrait-on trouver une telle abondance de vues et de visions, d'intrigues et de conceptions presque toutes d'une nouveauté incontestable? Alors même que Poe ne crée pas de toutes pièces, il sait inconsciemment ou non transformer la suggestion étrangère jusqu'à la rendre méconnaissable. Les plus personnels de ses contes : Bérénice, Morella, Ligéia, Usher et Éléonore d'une part, V Assignation, Silence^ VOmbre et la Mort Rouge d'autre part, tout aussi bien que Wilson, le Chat Noir, Cœur Révélateur et le Démon de la Perversité semblent spontanément sortis des fonds obscurs de son être : car ce n'est ni la catalepsie de l'un, ni le vampirisme de l'autre, ni le suicide de celui-ci, ni le crime de celui-là qui en constituent l'intérêt, mais Tétat d'àme spécial des héros. On a bien dit que la chute de la Maison Usher, la scène du balcon dans V Assignation et le Portrait Ovale devaient beaucoup au Majorât, au Doge et Dogeresse et au Sanctus d'Hoffmann et que Wilson n'avait pas moins emprunté à la tragédie El Embozado de Galdéron et à un obscur roman V Homme aux deux vies d'un certain Boaden; mais sans parler de toute l'incertitude qu'il y a à ce que Poe ait

jamais lu ces deux dorniers ouvrages, dont Tun est rare et l'autre obscur, ne peut-on pas dire que, dune part, l'idée du double et l'attribution de son rôle à la conscience sont aussi vieilles dans le monde que cette fort ancienne maladie de la personnalité, et que d'autre part, sans insister sur maint autre différence, l'étrange vitalité que Poe prête à son manoir et à son portrait établit entre les deux demeures ancestrales comme entre les deux œuvres artistiques une différence radicale \ C'est justement cette grande divergence dans le développement de germes semblables qui . accuse le mieux la diversité dans la nature des fonds. Les plus impersonnels des contes révèlent la même spontanéité : c'est ainsi que tout le fantastique du Manuscrit dans une bouteille ! semble être la paradoxale application d'un vague dicton liollani dais-; que la Descente dans le Maelstrom parait provenir d'un simple article d'encyclopédie^; que les Meurtres de la rue Morgue sont apparemment issus de quelque insignifiant entrefdet de journal'; que Hop-Frog pourrait bien dériver d'un épisode de Froissard ou de l'accident de Scarron^ et qu'enfin les Souvenirs de M. Bedloe et le Cas de M. Valdemar ne sont peut-être que des

1. M. Stedman, qui insiste sur les ressemblances de Majorât et de la Maison Usher, et même de Metzençierstein, ne remarque peut-être pas assez que Poe. renchérissant sur la prétendue croyance de Watson, Di- Parcival, Spallanzani et surtout l'évèque de Landoff (Voir Essais chimiques, vol. V) en la sensibilité des végétaux, déclare que la sensibilité de la maison se manifestait dans farrangement des pierres, dans la végétation parasite et dépérissante qui l'entourait, dans l'atmosphère. condensée qui l'enveloppait (1, 14o). M. Woodberry, qui ramène l'influence de Galderon à celle d'une (Citation de Medwin dans la vie de Shelley (Woodberry's /*oe, 123; Medvin's Shelley, \\, 301. 30i^) nous semble faire trop de cas de sa citation de Boaden's The Man with lira lives, Boston, 1829 (Poe's Works, IV, 290).

2. « Aussi vrai qu'il est une mer où les vaisseaux grandissent comme le corps des matelots » (II. 232).

3. Encyclopœdia Brilannica (3" édit., Edimbourg, 1897), voir plus loin.

4. Un correspondant des Notes and Queries (may 12, 1894, vol. 85, p. 366) déclare avoir trouvé dans la chronique de VAnnnal liegister un extrait du Slireirshiiry Chronicle, de juillet ou aoilt 1834, disant qu'un babouin, que des saltjmban(iues avaient probablement dressé k voler, aurait dans une de ces tentatives nocturn(;s furieusement attaqué une dame de cette ville qui ne dut sa vie qu'à l'intervention de son mari. (Poe's Works, IV, 296.)

o. Les criti(jues anglais, qui semblent ignorer la triste mésaventure du premier mari de M'"» de Maintenon, ne parlent que de l'accident à la cour de Charles VI raconté par Froissart.

idées en l'air littérairement réalisées *. Mais combien n'y a-t-il pas loin de ces banales graines qui volent au gré des vents à la riche floraison artistique solidement enracinée dans la littérature anglosaxonne? Jusqu'en son impérissable conte du Puits et du Pendule, Poe n'a-t-ilpas condensé plus de rare ingéniosité tortionnaire que lesRadcliffe et les Maturin n'en onl prodigué en leurs interminables romans de cinq volumes? Si Ton veut donc bien songera la rareté de la pure invention, si l'on veut se rappeler combien les plus féconds génies, fussent-ils Shakespeare ou Molière, ont été peu scrupuleux dans le choix de leurs sujets comme dans l'arrangement \ de leurs incidents, on est forcé d'avouer qu'en fait d'imagination créatrice Poe a été remarquablement doué et que la peine qu'il se donnait en ces épuisants enfantements excuse en partie la sévérité de ses critiques en matière d'originalité.

Aussi est-ce moins de cet étroit point de vue littéraire qu'en l'intimité de son fonctionnement psychologique que nous voulons observer l'imagination de Poe; nous voulons moins nous poser cette question trop souvent futile et décevante : « Quoi, comment et à qui emprunte-t-il ? » que cette autre qui nous paraît à la fois plus intéressante et plus utile : « Gomment procède l'imagination de Poe, tant en son libre essor que sous l'influence des réalités? »

On peut dire que l'imagination de Poe est aussi réaHste qu'elle 1 est idéaliste : car Poe, quand il le veut, imite si bien la réalité \ qu'apparemment il la crée. En dépit de leur exceptionnelle mons- | truosité, les Crimes de la rue Morgue ne sont-ils pas, par leurs ' minutieuses descriptions des victimes et des lieux, par leurs copieux comptes rendus d'enquête, par leurs monotones dépositions de témoins, de véritables contrefaçons de la réalité tout aussi exactes que la transformation de l'affaire Mary Rogers de New- York en l'affaire Marie Roget de Paris ^ ? Le Scarabée d'Or,

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