‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 371 sur 429 · VII · texte numérisé non relu

VII

2. On sait que sous le titre, le Mystère de Marie Roget, Poe n'a fait que transposer l'authentique affaire Mary Rogers qui passionnait New-York en novembre 1842.

avec ses trois personnages nettement caractérisés, ses rapides dialogues qu'égaie le patois nègre, ses tâtonnements, ses reprises et ses ruses dintrigue, est un chef-d'œuvre de réalisme dramatique. La Barrique d\imontillado, en dépit de son affublement romantique, en est un autre. Toutes les feintes de sa préface révèlent chez Pym le plus intense désir de nous voir sérieusement prendre son sensationnel roman d'aventures pour un authenti([ue journal de marin : aussi faut-il voir avec quelle merveilleuse astuce le narrateur adopte les expressions techniques, paraphrase les traités spéciaux ^ mimique h^s tons et gestes, sidentitîe enfin avec les âmes frustes de ses vieux loups de mer. Il va plus loin encore. L'intensité de sa vision en arrive, selon la forte expression anglaise, à réaliser en leurs multiples détails, en la complexité de leurs circonstances, jusqu'en l'inextricable trame des causes et des effets, toutes les scènes émouvantes du récit, depuis le morne emprisonnement dans la cale, le macabre massacre dans la cabine, l'atroce et navrante attente sur le pont jusqu'aux tragiques aventures de la fantastique Tsalal. De cette vraisemblance à la mystification, il n'y a qu'un pas, et ce pas Poe l'a mainte fois franchi. Il insiste en sa note finale de Hcms Ffaal sur la (( plausibilité » de son système, si supérieur, à l'entendre, à celui de son rival-; il affirme que le Canard au Ballon réussit

1. Ainsi que l'a démontré M. Woodberry, Poe paraphrase, en effet, avec une liberté excessive dans le Récit de Goy^don Pym, Capt. B. Morell's Narrative of Four Voyages to the South Seas and Pacific, 18:22-1831 (llarpers, 4832) particulièrement à i)ropos des terres antarctiques, de leur flore et de leur faune, de même que dans le Journal de Jules Rodinan, il a audacieusement recours à VAstoria d'Irving. Mais, quels que soient ses emprunts aux traités techniques de navigation, comme celui qui se rapporte à l'arrimage des cargaisons, l'aisance et apparemment la justesse avec laquelle Poe emploie les expressions nautiques et explique les manœuvres les plus compliquées des grands voiliers de l'époque n'en sont pas moins remarquables et dénotent incontestablement un rare don d'assimilation.

2. Richard A. Locke, l'auteur du Moon Iloax qui parut en même temps que Ilans P/'aal. « En ces divers ouvrages, dit Poe, parlant de ses autres prédécesseurs parmi lesquels il oublie ou ignore Cyrano de Bergerac, le but est toujours satirique, le sujet étant une description des muMirs lunaires comi)arées aux nôtres. Il n'y a en aucun d'eux le moindre effort à rendre plausibles les détails du voyage. Les écrivains semblent toujours parfaitement ignorants en matière d'astronomie. Dans Hans P/'aal, le dessein est original, en tant (pi'il vise la vraisemblance dans l'application des principes scientifi-

réellement à mystifier les lecteurs du New-York Sun durant l'intervalle de deux courriers^ ; il se vante enfin d'avoir dans la Révélation mesmérique et le Cas de M. Valdemar également trompé savants et ignorants par le luxe de ses graphiques descriptions médicales-. Ajoutez à tous ces exemples les froids et prosaïques débuts du Manuscrit dans une bouteille, de Y Homme des foules, et de la Descente dans le Maelstrom, ajoutez-y la Boîte oblongue, la Lettre dérobée et le Cottage Landor, et vous serez contraint d'avouer que Poe a été, quand il la voulu, aussi réaliste que les \ plus grands maîtres du réalisme anglais, qu'ils s'appellent Die- 1 kens ou de Foe. I

Le réalisme de Poe est d'autant plus remarquable que Poe est foncièrement un rêveur. S'il est difficile, pour ne pas dire impossible, à chacun de nous de garder intacte en sa mémoire l'empreinte des événements et des choses, combien ne l'est-il pas davantage pour un être inconsistant dont la mobile fantaisie laisse flotter ses vagues perceptions et ses fragiles souvenirs au gré des humeurs et des émotions. Au lieu d'être un miroir uni qui reflète fidèlement les images extérieures, l'âme rêveuse est un milieu trouble qui ne les réfracte qu'en les déformant. Rien ne saurait donc mieux renseigner sur les troubles de cet appareil imaginatif que l'étude même de ses curieuses réfractions mentales.

Il y a tout d'abord l'exagération. Poe a-t-il lu dans le Tour du prince Muskau que le fameux héritage d'un certain Thelluson doit s'élever à 94 millions de marks, qu'il s'empresse de transformer cette monnaie allemande en livres anglaises, décuplant ainsi deux fois le^totaP. Le fameux Maelstrom n'est en réalité qu'un tourbillon de marée dont les dangers imaginaires ne surpassent guère ceux du fabuleux rocher de Scylla et des sables légendaires de Charybde ; mais notre conteur américain ne sau-

ques (autant que le permet la nature fantastique du sujet), en vue du réel passage de la terre à la lune. » (II, 203; VIII, 140. 145).

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