‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 372 sur 429 · II · texte numérisé non relu

II

Tel que je le vis, d'horreur je fermai involontairement les yeux, mes paupières se collèrent comme dans un spasme.

Il ne se passa guère que deux minutes quand nous sentîmes tout à coup les vagues s'apaiser, et nous fûmes enveloppés d'écume. Le bateau fit un brusque demi-tour par bâbord et partit dans cette nouvelle direction comme la foudre. Au même instant, le rugissement de l'eau se perdit en une espèce de clameur aiguë, en un son que vous pouvez vous imaginer par celui des soupapes de milliers de steamers lâchant ensemble leur vapeur. Nous étions maintenant dans la ceinture d'écume qui enserre toujours le tourbillon ; et je croyais naturellement qu'en une seconde nous allions plonger dans le gouffre au fond duquel nous ne pouvions pas voir distinctement, tant était prodigieuse la vélocité de notre irrésistible course. Le bateau ne semblait pas enfoncer dans l'eau, mais l'effleurer comme une bulle d'air sur la surface d'une lame. A tribord se creusait le tourbillon, et à bâbord se dressait le vaste océan que nous venions de quitter. 11 s'élevait comme un énorme mur se tordant entre nous et l'horizon.

Combien de fois nous fîmes le tour de cette ceinture, il m'est impossible de le dire. Nous évoluâmes tout autour, pendant une heure peut-être, volant plutôt que voguant, approchant de plus en plus du centre de l'abîme, plus près, toujours plus près de son épouvantable arête intérieure...

Jamais je n'oublierai mes sensations d'épouvante, d'horreur et d'admiration lorsque je promenais mes regards autour de moi. Le bateau semblait suspendu comme par magie, au milieu de la pente, sur la surface intérieure d'un entonnoir d'une circonférence immense, dune profondeur prodigieuse, dont les parois parfaitement lisses auraient pu être prises pour de l'ébène, sans l'éblouissante vélocité avec laquelle elles tournoyaient et sans l'étincelante et affreuse clarté qu'elles projetaient sous les rayons de la pleine lune qui, de la trouée circulaire dans les nuages, ruisselaient en un fleuve d'or et de splendeur le long des murs noirs jusque dans les plus intimes profondeurs du gouffre^.

Prenez le Manuscrit dans luie bouteille : même amplification.; Le conte commence posément par une description de tempête qui est un modèle de froide précision technique ; puis, l'imagination s'échauffant, il s'achève par de prodigieuses exagérations i qui rendent toute naturelle sur des mers livrées à de si fantas- , tiques fureurs l'apparition d'un immense vaisseau fantôme. Voyez les épouvantements du Puits et du Pendule et les extases ;

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