‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 375 sur 429 · L'homme des foules, V · texte numérisé non relu

L'homme des foules, V

LAUVIUÈHK. 3U

<J04 KOGAR A. POL:

désœuvrée vers les sombres aspects du drame, pourtant si bigarré, de la vie.

Voici pourtant le côté lumineux des choses, aspect plus rarement révélé, alors que le soleil des béatitudes célestes verse dans l'àme épanouie ses transfigurants rayons. Loin des fracas et des tracas des villes, dans les plus sauvages retraites des montagnes ou des forêts, erre l'extatique rêveur, les yeux mi-clos, contemplant l'immuable nature à travers le prisme de ses illusions, l'interprétant au gré de sa fantaisie ailée.

«Ces idées (panthéistiques), dit-il, et d'autres semblables, ont toujours donné à mes méditations parmi les montagnes et les forêts, près des rivières et de l'océan, une teinte de ce que les gens vulgaires ne manqueraient pas d'appeler fantastique. Mes promenades vaga- ])ondes en de tels lieux ont été nombreuses, avides de découvertes, et souvent solitaires ; et l'intérêt, avec lequel j'ai erré à travers mainte vallée sombre et profonde ou contemplé le ciel réfléchi de maint lac luisant, s'est trouvé grandement accru par la pensée que j'errais seul et que je contemplais seul...

Ce fut au cours d'un de mes voyages solitaires, en une lointaine région où les montagnes se cachent derrière les montagnes, où serpentent de tristes rivières et dorment de mélancoliques étangs, que je tombai sur certain petit ruisseau qui avait une île. J'y arrivai soudain dans le mois du feuillage, en juin, et je me jetai sur le gazon, sous les branches d'un arbuste odorant qui m'était inconnu, afin de m'assoupir en contemplant le spectacle. Je sentis que je ne devais pas le contempler autrement, tant il portait le caractère d'une vision.

De tous côtés, sauf à l'ouest où le soleil allait bientôt plonger, s'élevaient les murailles verdoyantes de la forêt. La petite rivière, qui faisait un brusque détour et ainsi se dérobait subitement à la vue, semblait ne pas pouvoir s'échapper de sa prison, mais se laisser absorl)er par la profonde verdure des arbres à l'est; tandis que, du côté opposé, (autant du moins qu'il me semblait, couché comme je l'étais les yeux au ciel), tombait dans la vallée sans cesse et sans bruit une splendide cascade, or et pourpre, projetée par les fontaines occidentales du ciel.

Vers le milieu de l'étroite perspective qu'embrassait mon regard rêveur, une petite île circulaire, magnifiquement verdoyante, reposait sur le sein du ruisseau :

La rive et son imag<^ étaient si bien fondues Que le tout semblait suspendu en lair.

Si semblable à un miroir était cette eau limpide qu'il était presque impossible dédire à quel endroit de la berge d'émeraude commençait son domaine de cristal.

Ma position me permettait d'embrasser d'un seul coup dœil les deux extrémités est et ouest de l'îlot, et j'observais dans leurs aspects une différence singulièrement marquée. L'ouest était tout un radieux harem de beautés florales. 11 s'embrasait et rougissait sous l'œil oblique du soleil et riait de tout l'éclat de ses fleurs. Le gazon était court, élastique, odorant, parsemé d'asphodèles. Les arbres étaient souples, gais droits, — brillants, sveltes et gracieux, — orientaux par la forme et le feuillage, avec une écorce polie, luisante, bigarrée. Partout semblait circuler un profond sentiment de vie et de joie ; et quoiqu'aucune brise ne soufflât des cieux, tout cependant semblait agité par le léger vol en zigzag d'innombrables papillons qu'on aurait pu prendre pour des tulipes ailées.

L'autre côté, le côté est de l'île, était plongé dans l'ombre la plus noire. Une sombre, quoique superbe et paisible mélancolie y envahissait toutes choses. Les arbres étaient d'une couleur foncée, lugubres de forme et d'attitude, se tordant en spectres tristes et solennels, qui évoquaient des idées de chagrin mortel et de trépas prématuré. Le gazon revêtait la teinte profonde du cyprès, et ses brins penchaient languissamment leurs tètes; çà et là se dressaient maints petits monticules déplaisants, bas, étroits, pas très longs, qui avaient l'aspect d'une tombe, sans en être, quoiqu'au-dessus et tout autour grimpassent la rue et le romarin . L'ombre des arbres tombait pesamment sur l'eau et semblait s'y ensevelir, imprégnant de ténèbres les profondeurs de l'élément. Je m'imaginai que chaque ombre, à mesure que le soleil descendait de plus en plus bas, se séparait à regret du tronc qui lui avait donné naissance et se laissait ainsi absorber par le cours d'eau, tandis que d'autres ombres naissaient à chaque instant des arbres pour prendre la place de leurs aînées ainsi ensevelies.

Cette idée, une fois qu'elle se fut emparée de mon imagination, l'excita fortement, et je me perdis immédiatement en rêveries. « Si jamais île fut enchantée, me dis-je, celle-ci l'est. Elle est le rendezvous des quelques gracieuses Fées qui survivent à la destruction de leur race. Est-ce là leurs vertes tombes? Rendent-elles leurs douces vies de la même façon que l'humanité? Ou plutôt leur mort n'est-elle pas un morne dépérissement qui peu à peu rend à Dieu leur exis-^ tence, qui épuise leur substance jusqu'à sa complète dissolution, de même que ces arbres rendent leurs ombres l'une après l'autre ? Ce que l'arbre qui dépérit est à l'eau qui en boit l'ombre et devient plus noire de la proie qu'elle absorbe, la vie de la Fée ne pourrait-elle pas l'être à la Mort qui l'engloutit?

Comme je rêvais ainsi, les yeux mi-clos, tandis que le soleil des-

cendait rapidement vers son lit, et que des tourbillons couraient tout autour de lîle, portant sur leur sein de grandes écailles blanches, toutes éblouissantes de l'écorce des sycomores, — écailles qu'en leurs changeantes positions sur Teau, une vive imagination aurait pu convertir en tels objets qui lui auraient plu, — pendant que je révais ainsi, il me sembla que la figure d'une de ces mêmes Fées auxquelles j'avais songé, se détachait lentement des lueurs occidentales de Tîle pour s'avancer vers les ténèbres. Elle se tenait droite sur un canot singulièrement fragile et le poussait avec un fantôme d'aviron. Tant qu'elle fut sous l'influence des derniers rayons déclinants, son attitude sembla exprimer la joie ; mais le chagrin la déformait à mesure qu'elle passait dans l'ombre. Lentement elle glissa tout le long, fit peu <à peu le tour de l'île et rentra dans la région de la lumière. « La révolution qui vient d'être accomplie par la Fée. continuai-je en ma rêverie, est le cycle d'une brève année de sa vie. Elle a traversé son hiver et son été. Elle est d'un an plus rapprochée de la mort; car j'ai bien vu que, quand elle entrait dans l'obscurité, son ombre se détachait d'elle et s'engloutissait dans l'eau sombre en rendant la noirceur plus noire. »

Et de nouveau l'esquif apparut, avec la Fée ; mais il y avait en son attitude plus de souci et d'indécision, et moins d'élastique allégresse. Elle vogua de nouveau de la lumière vers l'obscurité qui s'approfondissait à chaque instant, et de nouveau, son ombre, se détachant d'elle, tomba dans les eaux d'ébène et fut absorbée en leurs ténèbres. Et bien des fois encore elle fit le tour de l'île, tandis que le soleil se précipitait vers son lit, — et à chaque fois quelle émergeait dans la lumière, il y avait plus de douleur en sa personne, elle devenait plus faible, plus défaillante, plus indistincte ; et à chaque fois qu'elle passait dans l'obscurité, il se détachaitd'elleun spectre plus sombre qui s'engloutissait en une ombre plus noire. Mais à la fin quand le soleil eut entièrement disparu, la Fée, maintenant simple fantôme d'elle-même, s'en alla, inconsolable, avec son bateau dans la région du fleuve d'ébène, et si elle en sortit jamais, je ne puis le dire, car les ténèbres tombèrent sur toutes choses et jamais plus je ne vis son enchanteresse figure ^ »

Où sommes-nous? est-ce le rêve? est-ce la réalité? Quand sommes-nous donc passes de Fun de ces mondes dans l'autre ? Leurs confins seraient-ils aussi indistincts que les rêves de ce magicjnc flot des Fées ? Comprenez-vous maintenant pourquoi aux yeux mi-clos de l'extatique contemplateur les décroissantes perceptions du monde extérieur le cèdent graduellement aux crois-

i. i:He de la Fée, II, 87-91.

santés suggestions du monde intérieur, pourquoi elles finissent, ainsi mystiquement confondues, par s'unir en une chimérique vision, qui, aussi délicieusement insensée que follement symbolique, rappelle tour à tour les plus délicates inspirations d'Ariel et les plus délirantes divagations d'Ophélie ? Égœus se demande naïvement pourquoi les réalités du monde l'affectent comme des visions et les visions comme des réalités, pourquoi il fait dériver de la beauté un type d'horreur et du symbole de la paix un signe de la douleur. Vous savez quoi lui répondre : « Abandonne-toi pleinement aux rêveries intenses, continues, vagabondes de la solitude et tu verras bientôt, aux dépens de ta raison qui sombre, les plus intimes tendances de ton être exalté l'emporter sur les plus saines réactions de la réalité méconnue. »

L'imagination de Poe n'a pas toujours besoin de ces lentes transitions pour nous transporter des solides bords de la réalité aux fuyantes rives du rêve : il sait de prime abord nous faire perdre pied et nous plonger, tout hagards, dans les ténèbres du néant. Moreila et Ligéia nous fascinent dès leur apparition par le charme oppressant de leur mystère. La sphingesque lourdeur égyptienne de VOmhre nous accable et nous épouvante*. Nous haletons dès le premier pas dans l'étouffante atmosphère de mélancolie qui enveloppe et emplit la maison Usher.

« Je ne sais comment cela se fit, dit-il ; mais, dès le premier coup dœil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment d'intolérable tristesse envahit mon âme. Je dis intolérable : car cette tristesse n'était nullement atténuée par ce sentiment, presque agréable en sa poésie, aveclequel l'âme accueille d'ordinaire jusqu'aux plus mornes images naturelles de la désolation ou de la terreur. Je contemplai le spectacle qui s'offrait à moi : l'unique maison et la simple perspective de son domaine, les lugubres murailles, les fenêtres aux regards béants, les

1. On peut, à ce propos, faire remarquer que, si les vagues Bérénice, Usher et Ligéia sont dûment enveloppés dans les froides brumes nébuleuses de l'Angleterre et de l'Allemagne médiévales, V Assignation, la Peste Rouge et la liarique cV Amontillado ont toute l'intensité de lumière, de relief et de passion de l'Italie. Voyez le sculptural portrait de la Marchesa debout devant son palais, la vindicative férocité de Montrésor, le voluptueux faste de Prospéro. L'imagination de Poe s'est très bien assimilé ce brillant et brutal génie de la Kenaissance italienne qui correspond, du reste, à certains aspects de son caractère.

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rudes et rares ajoncs, les quelques troncs d'arbres blanchis par l'âge et je ressentis un complet affaissement de l'âme... Qu'était-ce donc, — me demandais-je en m'arrêtant, — qu'était-ce donc qui m'énervait ainsi en contemplant la Maison Usher? C'était là un mystère tout à fait inexplicable, et je ne pouvais pas saisir les nébuleuses pensées qui m'envahirent en ma méditation... ,Te conduisis mon cheval vers le bord escarpé d'un noir étang- blafard dont l'inerte miroir s'étalait au pied du bâtiment, et je jetai les yeux — mais avec une frayeur encore plus frissonnante qu'auparavant, — sur les images reflétées et renversées des grisâtres ajoncs, des sinistres troncs d'arbres, et des fenêtres aux regards béants »... Il entre. « Je sentis que je respirai une atmosphère de douleur. Un air de profonde, de morne, d'irrémédiable mélancolie accablait et pénétrait toutes choses*. »

Remarquez comme, à l'inverse des brutales marines de Pym et du Manuscrit oii git le pélc-mêle des choses en une lumière crue, les rares traits du paysage s'accusent ici avec d'autant plus de relief que tout n'est alentour qu'ombres et brumes : c'est le clair obscur de Rembrandt curieusement transporté dans le domaine littéraire. Voyez encore le fantastique paysage de Silence.

« La région dont je parle est une lugubre région de la Lybie sur les bords du fleuve Zaïre. Et là il n'y a ni repos ni silence.

Les eaux de la rivière ont une malsaine nuance de safran ; et elles ne coulent pas vers la mer, mais palpitent éternellement sous l'œil rouge du soleil avec un mouvement tumultueux et convulsif. A des milles de distance sur chaque rive de ce fleuve au lit vaseux s'étend un pâle désert de gigantesques nénuphars. Ils soupirent l'un vers l'autre en cette solitude, et tendent vers le ciel leurs longs cous de spectres et hochent de çâ de là leurs tètes éternelles. Et il en sort un murmure confus qui ressemble au bruissement d'un flot souterrain. Et ils soupirent l'un vers l'autre.

Mais il y a uwii frontière à leur empire, la lisière d'une haute, sombre et horrible forêt. Là, comme les vagues autour des Hébrides, la brousse rase s'agite incessamment. Mais il n'y a point de vent dans tout le ciel. Et les grands arbres séculaires vacillent éternellement de çà de là avec un fracas puissant. Et de leurs hautes cimes goutte à goutte tombent de perpétuelles rosées. Et à leurs pieds d'étranges fleurs vénéneuses se tordent en un sommeil agité. Et sur leurs tètes, avec un bruissement retentissant, les nuages gris se précipitent à jamais vers l'ouest jusqu'à ce qu'ils roulent en cataracte par-dessus

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