‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 384 sur 429 · A Chapler ofHufj gestions, VIII · texte numérisé non relu

A Chapler ofHufj gestions, VIII

POE CONTEUR : LA LOGIQUE ET LE STYLE 61ft

Haiu Pfaal et Marie Roget dépassent cinquante pages. Partout ailleurs, il a réduit la longueur de ses contes à une vingtaine de pages, quelquefois à trois ou quatre. Cette brièveté ne convient , pas moins, du reste, à son tempérament qu'à ses principes. Elle convient évidemment à ses principes puisqu'elle lui permet de concevoir jusque dans les moindres détails d'expression, d'émotion et de combinaison l'effet total de chacune de ses œuvres. Elle convient à son tempérament parce qu'au delà de certaines limites \ très étroites, les intenses effets de peur et d'impulsion, de curiosité et d'imagination qui caractérisent le tempérament de Poe fatiguent | et n'ont plus de prise. Poe a donc eu bien raison de donner à ses ^ extrêmes tendances leur maximum d'action en ce minimum d'es- i pace. Au lieu de diluer à l'infini ses magiques poisons, il les a ; (concentrés en une quintessence qui a d'étonnantes vertus expan- ■ sives. Aussi y a-t-il dans les complexités comprimées de ces contes plus de troublante émotion, plus d'impalpable mystère, plus ([infinies suggestions que dans tous les plats développements des romans fantastiques de l'époque ; alors que chacun d'eux rebute par ses complaisantes longueurs, alors qu'aucun ne supporte une seconde lecture, les courtes nouvelles de Poe fascinent dès l'abord, étonnent ensuite par la variété de leurs aperçus et retiennent à jamais l'esprit intrigué par la hantise de leurs hallucinants souvenirs. Le moindre de ces petits contes condense en ses quelques pages plus de puissante originalité que les épais volumes des Radcliffe et des Maturin.

Quant au plan, s'il n'a pas toujours d'incontestables qualités de proportion et de symétrie, il n'en est pas moins toujours, selon la formule déjà citée, conçu en vue de l'effet final. Tout, intrigue et style, tout depuis le ton du début jusqu'aux intentions de la fin, y est, en vue du dénouement, prévu, combiné, organisé avec un(» cohésion et une harmonie parfaites. « De toutes les faiblesses littéraires, dit justement Poe, l'une des plus fatales est le manque de progression ^ » ; et c'est là, en effet, une faiblesse que Poe n'a guère

1. VII, 266. « Que de livres, ajoute-t-il (VII, 342) subissent l'indifférence faute de débuts saisissants ! Mieux vaut commencer d'une manière irrégu-

LAUVRIERE.

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coniHi(\ Jimoz-(Mi par vous-même. 11 v a bien, dans le début de Bérénice, qu(d(jue complaisance autobiographique à })ropos de la naissance et de l'enfance du héros ; mais l'étrange maladie mentale n(^ nous est pas plus tôt décrite que nous pressentons un dénouement tragique et après riiallucination des dents, surtout après la scène du lit de mort, l'horrible vampirisme de la fin nous apparaît connue ])resque fatal. Dans la Maison Usher, où, modifiée et amplifiée, revient la même conception, le progrès est manifeste : c'est bien dès les premiers mots du début que, pénétrant dans la lourde atmosj)hèrc mélancolique du vieux manoir féodal, nous subissons l'accablante opi)ression d'immenses fatalités inéluctables : le luorne délabrement des salles, l'étrange dé])érissement de Madeline, le croissant détraquement de Roderick, tout jusqu'à ses peintures, ses poésies, ses lectures, tout jusqu'à ses [)ressentiments télépalhiques, concourt à nous précipiter, hagards et trépidants, vers l'ultime catastrophe dont lextrème violence (Migloutit dans le néant ce funèbre monde fantastique. De Morella à Ligéia, en déj)it des lenteurs du portrait initial et de la reviviscence finale, même progrès pour la méthode comme pour l'ampleur du dévelop})ement. Nous avons déjà vu avec quelh^ habileté Poe sait tantôt nous plonger du premier coup en plein fantastique comme dans VOmbre, dans Silence et dans Metzengerstein, tantôt nous y amener insensiblement comme dans le Manuscrit, dans le Maelslrom, dans Vile de la Fée, et dans le Cas de M. Valdernar. Voyez maintenant avec quelle subtilité et quelle» fermeté les symboliques allégories de la conscience dans Wilson, de l'amour dans Éléonore, et de la mort dans la Mort Rouge sont préparées et soutenues. Voyez avec quelle magistrale ordonnance se développe la fantasque pompe de ce dernier conte tout en décors, et comparez-la aux disparates scéniques de lAssignalion. Même crescendo dans les su[)[)lices du Puits et du Pendule commis dans les crimes du Chat Noir. Môme prévision dans la vengeance

liôre, sans méthode que ne point fixer l'attention ; mais on peut toujours combiner ces deux qualités : méthode et vigueur. A tout risque, mettez imprimi.s queUpies phrases vives, analogues à la sonnerie électrique du télégraplie. »

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de Hop-Frog où le grotesque embonpoint des victimes a sa terrible raison d'être, et dans la Barrique dC Amontillado où chaque mot et chaque acte de Montrésor impliquent un raffmement de cruauté. Il n'est pas jusqu'aux incohérentes hallucinations de Silence qui, elles aussi, ne se succèdent, de la désolation au désespoir, en une progression savante. Bref, c'est partout la môme dépendance naturelle des parties, la même gradation dans le développement, la même convergence des intentions vers le but final ; partout le même triomphe de la suprême loi logique : à la cause se mesure l'effet. Autant il faut dimagination au savant pour atteindre par l'hypothèse la découverte, autant il faut de dialectique à l'artiste pour arriver par le raisonnement au chef-d'œuvre : voilà, de Faveu de Poe, la morale de l'art lucide. Ce nest vraiment qu'à force de menues déductions etinductions, c'està-dire par un rare mélange d'audace et de prudence, qu'il a pu créer pour une matière, aussi vermoulue que sa démente inspiration, ces solides armatures qui, rivales de la réalité même, sont de vrais modèles de mécanisme littéraire ^

La logique a, du reste, aux yeux de Poe une telle importance qu'il n'en fait pas seulement la cheville ouvrière de son art, mais encore une source spéciale d'intérêt. Il est, en effet, peu de ses contes qui n'abondent en raisonnements de toute nature ; il est peu de ses personnages qui, à force de discutera perte de vue, ne deviennent victimes de quelque manie raisonnante. Egœus diagnostique minutieusement sa terrible folie obsessive. Tout replié sur lui-même, Usher laisse en un accès de délire échapper l'affreuse conclusion de ses irrépressibles méditations intimes. Les amants de ^lorella et de Ligéia passent leur vie à scruter le mystère (le leurs amantes et de leurs amours. La victime de l'Inquisition se dissèque elle-même jusque dans les transes et dans les syncopes des pires tortures. Les criminels du Chai Noir et de

1. « Ce qu'il y a de plus merveilleux en cet art, a dit Bliss Perry (Edgar Poe : LitLle Masterpieces, New-York, 1897), c'est que cet artiste aigri et solitaire ait pu, avec d'aussi déplorables matériaux que négations et abstractions, ombres et superstitions, fantaisies détraquées et rêves d'horreur physique ou de crimes étranges, accomplir des œuvres d'une si impérissable beauté. »

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Cœur Révélateur évigcni en théories leur perversilt3 monstrueuse. \^e liéros (le V Asi^ignation s<^ perd eu spéculations métaphysiques sur les rêves et sur la vie. Le rêveur de Vile des Fées, (lu Cottage Landor el du Domaine d Arnheim s'égare en considérations éthiques ou esthétiques sur l'art, sur la nature c^t sui' le bonheur. ; Nous avons vu les aventuriers du Manuscrit, du Maelstrom et du ; Pôle raisorunM' jus([U(^ dans le vertige des plus extrêmes dantj^ers. Il n'est })as juscpraux magnétisés qui n'(»rg'otent dans l(\s affres mêmes de la mort, nijuscpiaux purs esj)rits qui, délivrés de la vie, ne disputent encore sur le néant et sur linlini. A entendre le ton, froidement passionné de tous ces maniaquc^s raisonneurs, on finit par se demandiu- avec t(Treur si, comme chez le D' Tarr et le professeur Fether, Ton n(* se serait pas égaré <mi quelque affolante clinicpie de pathologie mentale.

La vérité est (piindéi^endamment de toutc^ solution grave ou l'utile, Poe aime le raisormement pour lui-même: il a cette manit^ systématique. Voycv son analyse de l'humeur analytique :

« Les facultés mentales qu'on appelle analytiques sont en ellesmêmes peu susceptibles d'analyse. Nous ne les apprécions que par leurs résultats. Ce que nous savons entre autres choses, c'est qu'elles sont toujours pour celui qui les possède à un degré extraordinaire une source des plus vives jouissances. De même que l'homme fort exulte en sa vigueur physique, se complaisant en des exercices qui excitent ses muscles à l'action, de même l'analyste s'enorgueillit de cette activité mentale qui démêle les choses. II tire plaisir jusque des plus triviales occupations qui mettent son talent en jeu. Il est amateur d'énigmes, de rébus, de hiéroglyphes, il fait preuve en chacune de ses solutions d'une puissance de perspicacité qui semble aux intelligences ordinaires, surnaturelle. Ses résultats, déduits par l'âme même et l'essence de la méthode, prennent, en effet, tout l'air d'une intuition^»

, Cette joie tout iidellectuelle du raisonnement, ce plal<)ni(pie

. amour du j)rol)lèmc pour la seule solution est, en effet, im trait

I caracléristicpie de notre conteur. Ne lavons-nous pas vu en sa

])roprc vie misérablenuMit sacrifier ses profits et son temps au vain

^léchiffrcmcnt de futih's ci'vntoLrrafjrhes ? Nous le voyons mainte-

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