CHAPITRE XIII
POE CONTEUR : lUVAUX ET DISCIPLES
Buffoii a bien raison de dire : le style, c'est ITiomme ; car cette intensité outrée qui caractérise le style des contes de Poe caractérise également sa vie comme son oeuvre. Nous avons vu, en sa biographie, cet homme chercher, de sa jeunesse à sa mort, dans l'orgueil, dans l'extase, dans les ambitieuses et <imoureuses passions, l'exaltation suprême de sa personne, de même, en ses contes, nous voyons tout son fantastique, séraphiques apparitions et chimères odieuses, procéder des délirantes exagérations de sa nature maladive ; les peurs, issues d'une sensibilité morbide, s'exaspérer sous l'action de l'alcool et de l'opium jusqu'aux plus horribles visions de supplices, de maladies et de morts ; les impulsions, échappées au contrôle d'une volonté détraquée, aller des coups de tête juvéniles aux plus atroces violences meurtrières; les curiosités, nées d'intuitions déréglées, passer de l'aventureuse exploration des gouffres et des déserts, du pôle et des cieux à l'intrépide solution des plus grands problèmes métaphysiques de la mort et de la vie, du monde et de Dieu ; de même, nous voyons encore sa puissante imagination de visionnaire se complaire, tour à tour radieuse et mélancolique, en un réalisme minutieux jusqu'à la mystification, en un idéalisme vague jusqu'au mysticisme, en une esthétique étrange jusqu'à Textravagance ; de môme, sa méticuleuse logique de calculateur, savante organisatrice de l'incohérence, se pervertir en casuistique de sophiste et en analyse d'ergoteur ; de môme enfin, son style, merveilleusement adéquat à la variété des sujets, se
nioUrc avec des mots subtils ou poétiques, avec des phrases l)rus([ues ou cadencées, avec de triples gradations, de riches métaphores et de dolents repétends, à disserter comme un sage, à chanter comme un ange, et à clamer comme un fou. Bref, partout, en ce monstrueux temple de la folie, aussi monstrueux en ses plus rares raffinements qu'en ses plus flagrantes imperfections, nous assistons, tout médusés par l'irrésistible charme d'un art dangereux, au passionnant quoique épuisant spectacle des facultés humaines : sensibilité, énergie, intelligence, imagination, logique et goût, outrageusement surmenées en paroxysmes douloureux. Si l'effrayante supériorité de cet être extraordinaire tient du génie, c'est qu'alors le génie n'est qu'une outrance effrénée.
Maintenant que, l'ayant jugé du dedans, nous connaissons les matériaux et l'architecture de cet étrange monument, il nous reste à tenter, par la comparaison avec d'autres édifices du même ordre, d'en juger h^s effets d'ensemble et d'en apprécier la valeur relative.
C'est en son propre pays et en son propre temps que Poe a trouvé son plus grand rival. De cinq ans plus âgé que lui et lui survivant de ([uinze années, Nathaniel Ilawthorne a pu lentement construire un édifice plus ample, plus harmonieux et presque aussi original que celui de Poe. Chez ce doux et indolent fils des rudes puritains de Salem ^ — si indolent que la dure loi du gagne-[)ain ne sut ({ue trois fois en sa vie, neuf années en tout, l'arraclH^rà un(^ mysti(pie somnolence héréditaire-, — le rêve est,
1. Il y avait eu, parmi les ancêtres de Nathaniel, de fanatiques magistrats si impitoyables pour les prétendues hérétiques et sorciers de l'époque que leur descendant i)lus humain en conçut comme des remords et en donna ]o roman de la Lettre Rouge en manière d'exj)iation.
2. Veuve de bonne heure, quatre ans après la naissance de son fds, la mère du conteur mena dans sa vieille maison de Salem, comme sur les bords encore sauvages du lac Sebago, une triste existence de recluse pauvre qui influa grandement sur le caractère naturellement réservé d'Haw^thorne. Longtemps boiteux, sans camarades, sans autre distraction que les livres, il dit de son enfance dans le Maine : « C'est là que je pris mes maudites habitudes de solitude » [James Fields, cité par M. Gonway. Life of N. Ilaivlhome, p. 20). Elle ne tirent que croître môme après ses quelques excès d'étudiant i\ Bowdoin Collège. « J'eus toujours, ajouta-t-il, une tendance naturelle (il parait (pi'elle me venait de mon père) pour la vie solitaire; et je m'y livrai pleinen)ent alors (retiré avec sa mère dans la vieille maison de Salem) si bien que.
comme chez le pauvre rejeton des acteurs poitrinaires de Virginie, le trait dominant. Mais, tandis que l'intense rêve de notre opiophage alcoolique, tout concentré en lui-même, s'exalte brusquement en suprêmes visions d'extase ou d'horreur S la paisible rêverie du taciturne conteur de la Nouvelle-Angleterre, échappant aux entraves de l'égotisme 2, sait à loisir fixer en de belles allégories morales l'incessant flux de ses nuées flottantes 3. Aussi,
pendant des mois de suite, je n'avais, pour ainsi dire, point de commerce humain en dehors de ma famille, ne sortant guère qu'à la chute du jour ou pour me rendre par le plus court chemin dans la solitude la plus propice, d'ordinaire le bord de la mer... Je me demande si, pendant les neuf ou dix années que je passai là en solitaire, il y eut seulement dix personnes de la ville qui soupçonnassent mon existence. » (Stoddard, cité dans M. Gonway's Life of IL). Aussi incapable que Poe de gagner sa vie par ses premières productions trop rêveuses ou trop morbides, il en est deux fois réduit à trente-cinq ans et à quarante-deux ans à accepter de misérables emplois dans les douanes. Heureusement qu'en 1853 son camarade de collège, Pierce, devenu président des États-Unis, lui donna le consulat de Liverpool que, toujours aussi ombrageux de toute société humaine, il garda cinq ans. Après deux années de voyage en Italie avec sa femme et ses trois enfants, il vint, désormais célèbre, quoique toujours réservé, languir et mourir à Goncord. Sa fdle Una, prototype de Hilda, fut quelques temps après, atteinte de troubles mentaux d'un caractère mystique.
1. Un critique anglais a décrit Poe : « un Hawthorne pris de délirium trembus. » Cette expression serait aussi vraie que spirituelle, s'il n'y avait chez Poe plus d'intensité que n'en donne le seul alcool et plus de contrôle que n'en permet le délire.
2. Hawthorne excusait son humeur ombrageuse par le besoin de sauvegarder son indépendance intellectuelle; de là son aversion pour le dogmatisme envahissant d'Emerson, de là son brusque départ du phalanstère de Brook Farm. D'une sensibilité trop impressionnable avec son prochain, il voulait, coûte que coûte, cultiver sa propre originalité. « Quand il se mettait à l'œuvre, il laissait sa personnalité entièrement derrière lui. Il ne permettait à personne d'intervenir en son travail, il ne demandait point de secours. Il fuyait tous ceux que leur ascendant intellectuel et leur réputation littéraire pouvaient apparemment autoriser à pénétrer en son sanctuaire. Le fonctionnement de son esprit lui était si sacré et si mystérieux qu'il s'offensait de toute tentative de familiarité ou mieux d'intimité à l'égard du divin pouvoir qui résidait en lui. Hawthorne disait que son œuvre se développait d'elle-même en son cerveau en dehors de tout contrôle et de toute direction, caria nature était son guide. Théodore Parker me dit une fois qu'il ne croyait pas qu'Hawthorne comprît son propre génie ou se rendît compte de la portée philosophique de mainte circonstance ou de maint caractère qui se trouvent en ses livres; que c'était en dépit de lui-même que ses caractères étaient conformes à la nature. C'est ainsi qu'en sa grande solitude il peinait, conscient qu'il n'était pas de pouvoir humain qui pût le guider, pas de sympathie humaine qui pût le servir. Le caractère sacré de son génie était à ses yeux comme le caractère sacré de son amour » (Dr. G. Loring, of Salem, à M. Conway; Life of IL, p. 84.)
3. « L'auteur, lisons-nous dans la préface de la Maison aux sept picjnons,
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loin de surgir impérieusement dun fonds pathologique, le fantastique n'est-il plus ici qu'un artifice normal, un commode décor, une nuance appropriée au service d'un idéal supérieure En ce vague monde exotique ou légendaire, idéalisé jusqu'en son plus minutieux réalisme, erre donc une pale foule de personnages exsangues qui, façonnés ou transfigurés par le mirage intérieur, plus humains en leur variété, quoique moins vivants en leur intensité que ceux de Poe, restent, en dépit de leurs défaillances comme parleur héroïsme même, les dociles collaborateurs d'une grande tâche moralisante : pauvres âmes en peine veuves d'un corps coupable, délicats cas de conscience drapés en robes de f(\ntùmes, vices et vertus, sentiments et symboles incarnés en un peu de chair pour un terrestre purgatoire-. Noble et virile, à coup
s'est pourvu d'une morale... Quand des « romances » enseignent réellement quelque chose ou exercent quelque influence effective, c'est d'ordinaire par des moyens bien plus subtils que ceux qui semblent évidents. Une noble vérité qui se développe avec charme, avec finesse, avec habileté, qui luit davantage à chaque pas et qui couronne l'évolution complète d'une œuvre de fiction peut assurément ajouter à la beauté artistique sans être jamais plus vraie ou rarement plus évidente à la dernière page qu'à la première. » Si nous prenons les meilleurs contes d'Hawthorne, nous voyons dans le Grain de beauté {the Birthmavk) le touchant symbole de l'imperfection humaine, dans le Manteau de Lady Ele'onore le perfide symbole de l'orgueil, dans le Voile 7ioir du Pasteur, comme dans la Lettre Rouge l'indestructible symbole du péché, dans le papillon de l'Artiste du Beau le fragile symbole de l'idéal réalisé, dans la Mascarade de Howe et dans le Portrait d'Edwai\l Randolph les éloquents et vains symboles de la philosophie de l'histoire, dans les belles fleurs empoisonnées de la fille de Rappacini les symboles maudits de toute science égoïste.
1. Hawthorne dit lui-même en sa préface de la Maison aux sept pignons : a L'auteur de « romances » doit user d'une très grande modération à l'égard du fantastique; il doit mêler le merveilleux plutôt comme un arôme (flavor) léger, délicat, fugitif (evanescent) que comme une i)ortion du plat substantiel qu'il offre au public. » « C'est une légende, dit-il de même de son élément historique, qui se prolonge d'une époque maintenant grise dans le lointain jusqu'en notre pleine lumière d'aujourd'hui, et qui apporte avec elle un peu de sa brume légendaire qu'à son gré le lecteur peut dédaigner ou laisser flotter, presque imperceptible, sur les caractères et sur les événements par amour du pittoresque. »
2. L'inexpérience du monde explique assez chez Hawthorne l'impuissance à créer des personnages vivants. « Je me trouve, écrivit-il à Longfellow, dans le plus grand embarras faute de matériaux: car je connais si peu le monde que je n'ai rien que l'air léger pour toute matière littéraire et il n'est point facile de donner quelque consistance à de telles brumes. Il m'est parfois arrivé d'avoir comme par un trou de serrure quelque aperçu du monde réel, et les deux ou trois articles où j'ai reproduit ces aperçus sont ceux qui me plaisent le mieux » (Gonway's life of Hawthorne, p. 78). Comprend-on mainte-
sûr, mais triste et touchante est la rude morale qui se dégage de ce sombre latalisme puritain ^ mais belle est l'œuvre, spontanément logique en sa grise monotonie comme en son impassible froideur ^ aussi exquise dans le raffinement de ses plus menus traits d'humour ou de poésie que sainement équilibrée dans l'agencement de ses plus amples ensembles, contes ou romans. C'est au-dessus du temple extravagant des folies poesques comme un noble édifice aérien quun calme enchanteur fait gravement surgir entre terre et cieux : là se démenait avec une frénésie calculée Tâpre déclamateur du Midi, ici prêche avec une discrète onction linsinuant moraliste du Nord ; celui-là ne vise qu'à lart, dût-il être sensationnel; celui-ci, môme ironique, quau bien par lart ^.
nant pourquoi au monde réel se substitue un irréel monde de visionnaire? « Nous ne sommes vraiment que des ombres, dit-il en son Note Book: nous ne sommes pas doués de vie réelle, et tout ce qui semble le plus réel en nous n'est que la ténue substance de rêve, jusqu'à ce que notre cœur soit touché. »
4. L'optimiste par principe, Emerson, fuyait le pessimiste par nature, Hawthorne, tout comme llawthorne fuyait Emerson. « Il se cramponne à son noir coursier », disait le philosophe, qui voyait une propensité morbide dans toute la casuistique puritaine des fautes secrètes, des destinées héréditaires, de la jutice immanente. Hawthorne avait beau nier son pessimisme, il avait beau dire à sa sœur : « Quand j'ai écrit quelque chose de morbide, il me semble que j'ai fait un mensonge. » (Conway's life of Havdhorne), l'ensemble de son œuvre n'en est pas moins, en dépit des sourires et de l'humour, pénible à force d'austérité, et il a bien raison, le pauvre puritain inconscient, de s'écrier en ses dernières années : « Ah! si seulement je pouvais écrire un livre ensoleillé. )) [Ibid., p. 208).
2. Plus impersonnel que celui de Poe, l'art de Hawthorne est ])arfois aussi impassible : lui aussi s'efforce d'assister à ses contes comme à un spectacle extérieur, mais il ne leur impose pas dès le début l'énergique logique de son rival. « M. Hawthorne, disait sa femme, est mené par sa Muse; il ne la mène pas; et je l'ai vu dans la plus grande perplexité au milieu d'un livre ou d'une esquisse sur l'issue probable, attendant que sa Muse voulût bien achever cette sphère parfaite que doit être toute œuvre d'art. » (Richardson's American literature, II, 382). On s'explique ainsi l'imperfection de certains dénouements comme celui de ce chef-d'œuvre le Faune de marbre, dont l'auteur dit lui-môme : « Quant au dernier chapitre de Transformation, dans la seconde édition, ne le lisez pas; il ne vaut rien. Cette histoire ne comporte pas d'explication : tout cela est du pays des nuages. » [Ibid., 382).
3. Dès 1842, alors que Hawthorne n'avait encore publié que ses Twice-told Taies si froidement accueillis, Poe en proclame hautement l'incontestable supériorité, les déclarant « du })lus haut domaine de l'art », en signalant comme trait caractéristique la calme aisance dans la plus parfaite originalité, remarquant même derrière le fort courant d'allusions morales une mélancolie
En dépit de cette rivalité contemporaine et posthume, l'œuvre de Poe n'en eut pas moins, dès que Griswold en commença la publication, un succès aussi rapide qu'imprévu. Aux trois premiers volumes de 1850, il fallut en 1853 en ajouter un quatrième ; et, chose rare pour l'époque, quinze éditions se succédèrent en huit ans, en dépit de la concurrence d'éditions partielles données en Amérique, en Angleterre et en Allemagne. En Angleterre, même succès : Gordon Pym n'eut pas seulement à lui seul huit éditions à Londres de 1838 à 1862, les contes en eurent, outre celle de 1845, une autre dès 1852 à qui vingt autres publications parmi lesquelles il ne faut pas oublier la complète édition de John Ingram (1874-1875) disputèrent bientôt, et disputent encore le succès. 11 faut avouer, — et cet aveu ne manque pas d'intérêt, — que l'influence de Poe ne fut pas proportionnée à ces succès de librairie. En Amérique, le mélodramatique roman d'aventures continua, lent et compliqué, avec Simms etlMelville; le D'' Mayo ajouta aux violences de son merveilleux des intentions franchement satiriques ; mais ce n'est guère ,que dans les brèves et suggestives nouvelles du réaliste Henry James que l'on ])eut retrouver ces solides qualités de logique et de style plus admirées chez Poe par ses critiques, comme M. Stedman et M. Woodbery, qu'imités par ses rivaux ^ De même, en Angle-
et une indolence constitutionnelles. « M. Ilawthorneest, conclut-il, original à /ot^s égards » (VH, 28-37). En mai 1846, môme indignation contre rindifférence du j)ublic à regard de « cet extraordinaire génie », bien (lue son domaine soit déclaré étroit et son ton d'insinuation rêveuse maniéré (Vill, 5). Mais, après l'apparition des Musses f'rom an old Manse, Poe ne voit plus que monotonie en ce style trop reposé, que singularité en cette originalité incapable de se renouveler, que mysticisme en ces perpétuelles intentions allégoriques et il en déduit l'inqjopularité d'ilawthorne (VII. 19-28). Bref, Poe avait, dés les débuts, très bien vu le fort et le faible de son rival, mais son instabilité d'humeur les lui montrait successivement et non simultanément; de là ses apparentes contradictions non dénuées, du reste, de malveillance.
1. « Ce « romancer » se trouve donc être, dit M. Stedman (Introduction to Edg. Poe's VV^o/7.-.s-, I. \\\)) le précurseur du genre analytique. En tant que conteur poétique, dont l'àme fut hantée de rêves artisti(jues en un pays où la beauté constructive n'existait pas encore, il ne cesse d'exciter un intérêt plus qu'ordinaire, quoique son influence ne soit pas, autant qu'on puisse la mesurer, porportionnée k l'importance de son nom, à l'idéalisation de ses traits et de sa vi(^ en plus d'un pays. Ses « romances » étaient, en réalité, une brillante rangée de fanaux disposés au terme bien j)lutôt qu'au début d'une ère littéraire. S'il
terre, la complexe influence de Poe se fit plus apparemment sentir, comme il arrive toujours, par ses défauts que par ses qualités : par le brusque essor du brutal roman policier dont les complications inartistiques échappent à la littérature plutôt que par l'adoption dans lécole préraphaélite du symbolisme médiéval et platonique dont l'amant des Éléonore, des Ligéia, des Morella et des Bérénice fut pourtant lun des incontestables précurseurs. L'Allemagne, comme ses tributaires Scandinaves, ne fut pas moins prompte que les pays saxons à accueillir l'œuvre fantastique du grand conteur américain, préparée qu'elle était par son propre romantisme ^ L'école romantique allemande présente en effet la môme analogie profonde avec la prose qu'avec la poésie de Poe. Un culte outré de la pure fantaisie l'avait, dès Tabord, poussée dans le fantastique vague, mystique, symbolique. Mais alors que les Tieck, les Novalis, les Ghamisso et les La ^lotte-Fouqué, érigeant en principe leur extravagante spontanéité, aboutissaient à des œuvres diffuses et confuses, creuses et ennuyeuses, notre conteur américain, se faisant un devoir de concentrer logiquement toutes ses divagations, ne produit guère que des œuvres courtes, intenses, fortement organisées : tous ces « troubadours somnambules )), selon la dédaigneuse expression de Heine, ne sont, malgré quelque charme épisodique, en dépit de leurs vaines prétentions à l'ironie, à l'idéalisme, à la profondeur et à la poésie, que d'incohérents et pédants rêveurs, tandis que Poe reste incontestablement l'artiste sincère et consistant. Le plus naturel de ces roman-
y eut quelque tendance à les imiter, elle fut réprimée par le développement croissant de ce naturalisme qui les reléguait au rang d'artifices épuisés... Ce qui subsiste, — doué peut-être d'une plus haute valeur, — c'est l'influence indirecte sur notre littérature actuelle des théories et de la carrière de Poe. Il organisa la révolte contre le didactisme, et une propagande nationale en faveur du principe maintenant banal de l'art pour l'art, et du dogme de la suprême vérité dans la parfaite beauté. L'étude de son intluence à cet égard sur de récents prosélytes nous entraînerait bien vite dans la voie des aveux personnels, des expériences et des résultats individuels. »
1. Sans parler des diverses éditions publiées en anglais à Leipzig en 1854 e en 185.5. il y eut force traductions allemandes ; en 1853 (Leipzig. 3 vol.), en 1855 (Leipzig, 2 vol.), en 1859 (Stuttgart, 1 vol.) en 1861 (Stuttgart, 1 vol.). en 1879 (léna, 2 vol.), en 1881 (Stuttgart, 1 vol.), en 1883 (Leipzig, 3 vol.). Le Danemark donne une traduction dès 1855 et une autre en 1868; la Suède, trois ; en 1860, en 1881 (2 vol.) et en 1882.
tiques à tous crins, Hoffmann, qu'on a trop comparé à Poe, présente le même trait différentiel. Comme Poe, dégénéré de naissance, il mena, à coup sûr, une vie tout aussi déséquilibrée^ quoique plus heureuse, dont l'alcoolisme presque permanent est la tare dominante-; mais, bien ({ue la maladie fut plus profonde
1. Père déséquilibré qui abandonne femme et enfants: mère mélancolique et méticuleuse, qui finit dans l'apathie impuissante; oncle méticuleux, tante rabougrie et excentrique. Lui-même, presque aussi minuscule que Pope, toujours en mouvement, pétulant, bavard, bouffon, incapable de rien prendre au sérieux, ni le monde, ni la vie, ni la mort, rien si ce n'est ses exaltées théories poétiques, artistiques et musicales auxquelles il sacrifie les exigences du monde et de sa propre existence; ai)titudes aussi remarquables que précoces, du reste, pour la peinture, (il décore à fresque la salle des concerts de Varsovie, dessina héros et scènes de ses contes, caricaturait tout le monde.) pour la musique, (il fut à Bamberg, à Dresde et à Berlin chef d'orchestre en môme temps que ténor, régisseur, décorateur et machiniste, et composa force ariettes, sonates, symphonies, ouvertures, des partitions d'opéra, entre autres celle û'Ondhie que Weber déclarait pleine de vie et de mouvement dramatiques], comme pour les lettres, (il a laissé douze volumes compacts qui contiennent, outre les contes et revues musicales, des vues parfois aussi justes qu'élevées sur l'art, sur la poésie et sur la musique): tour à tour magistrat à Posen, à Berlin, en disgrâce à Glogau, en avancement à Varsovie, errant pendant les campagnes de Napoléon, conseiller à la Cour d'appel de Berlin où il siégeait gravement deux fois par semaine en dépit d'excès alcooliques presque i)ermanents; finit par une sorte de paralysie générale accompagnée d'hallucinations paniques; telle est la fiche psychiatrique du grand conteur fantastique de Kœnigsberg.
2. Alors qu'en vrai dipsomane Poe maudissait l'alcool, Iloffman en bon alcoolique célébrait le vin, « le noble vin ». « ce don précieux du Ciel », « le plus charmant génie de la terre, » « qui répand la joie dans les banquets, » « qui délie la langue des amoureux transis, » etc.. {Maitre Martin et ses ouvriers). Alors que les violents excès de Poe le terrassaient anéanti. Hoffmann buvait pour « se monter >», pour se mettre, comme il le disait, « en humeur exotique », pour accélérer « la roue » de son imagination et il a, en fin dilettante de cabaret, donné une amusante gamme des vins appropriés aux diverses intentions de l'artiste : « S'il était réellement à conseiller, di(-il, de verser quelques spiritueux sur la roue intérieure de l'imagination, (et je le crois, car cela procure à l'artiste, outre l'allure plus rapide des idées, ufi certain bien-être, une gaieté qui rendent le travail plus facile), on pourrait établir certains principes, une certaine méthode, pour l'usage des boissons. Par exemple, je recommanderais, pour la musique d'église, les vieux vins de France ou du Rhin, pour l'opéra sérieux le meilleur bourgogne, pour l'opéra comique le Champagne, pour les canzonettas les vins chaleureux d'Italie et enfin pour une composition éminemment romantique comme le Don Juan un verre modéré de la boisson issue du couibat entre les salamandres et les gnomes » (le punch). La morale suit. « Cependant je laisse à chacun son appréciation individuelle. Je crois seulement devoir me faire remarquer à moimême, discrètement. (|iie l'Esprit, fils de la lumière et du feu souterrain, dominateur insolent de l'homme est extrêmement dangereux et qu'on ne doit pas se fier A sa bienveillance : car il a vite fait de changer d'attitude et devient un tyran terrible d'ami agréable et bienfaisant (pi'il était. »
chez Poe dont les écarts de la personnalité sont autrement inquiétants, elle est plus apparente chez Hoffmann parce qu'en dépit de toutes ses défaillances le conteur américain gouvernait son délire, tandis que le conteur allemand s"y abandonnait librement. La peur domine l'une et l'autre œuvre; mais muette ici, sournoise, brutale, et là loquace, convulsive, désordonnée. Alors que le héros caractéristique de Poe est un léthargique songeur qui, en proie aux obsessions extatiques ou paniques, ne sort de sa persistante mélancolie que pour éclater en violences frénétiques, le personnage favori d'Hoffmann est un aimable agité dont la mobile gaieté foncière ne cède pas plus à ses envolées vers un idéal purement artistique qu'à ses intermittents accès d'hypocondrie '■. De même, les héroïnes : exsangues chez l'un, immatérielles, séraphiques; alertes chez l'autre, joyeuses, pleines de sang et de vie. Nos deux conteurs ont eu le rare mérite, plus ou moins inconscient, de ramener le fantastique du traditionnel bric-à-brac merveilleux à ses vraies sources pathologiques ^ ; mais tandis que celui de
1. Voyez dans i¥"« de Scudéry : les personnages, entre autres l'orfèvre Cardillac, sexclament, tressaillent, trépignent, grimacent, bondissent : c'est une exagération perpétuelle d'émotion, de mouvement, de vie; une permanente danse Saint-Guy. De même l'infatigable maître de musique Kreisler qui va, vient, pérore, fait des vers, met en musique toutes ses émotions et dont l'auteur, non sans songer à lui-même, nous dit : « La nature a essayé, en le créant, d'une recette nouvelle et l'essai n'a pas réussi. Il aurait fallu ajouter à son àme surexcitée, à la flamme dévorante de son imagination un mélange d'humeur flegmatique : cela n'a pas eu lieu et l'équilibre nécessaire à l'artiste a été rompu. » De même, le héros de Cœiti' de pierre et bien d'autres. « Tout ce qui est pensée en nous est action dans Krespel, » lit-on dans le Violon de Crémone. Quelle différence entre cette fébrile nervosité et la raide contrainte d'un Montrésor ou d'un Wilson, Perclus par la paralysie, Hoffmann disait encore de lui-même ; « Il a beau être très malade, la roue de son imagination tourne toujours dans sa tête; il invente, invente malgré toutes les souffrances. Mais quand il s'agit de faire prendre aux idées le chemin du papier, le méchant démon de la maladie a barré le passage. » {La Fenêtre d'angle du eousin.)
2. Il y a dans Don Juan un cas d'hallucination, dans le Cœur de Pierre un cas de dédoublement avec illusions, dans le Serment un cas de télépathie, dans le Spectre fiancé un cas de suggestion magnétique, dans M"" de Scudéry un cas de kleptomanie, dans la Femme vampire un cas d'impulsion. On sait que Hoffmann était épouvanté par ses hallucinations au point d'appeler sa femme Micheline auprès de son bureau et que les illusions se mêlaient chez lui si intimement aux exagérations de ses sens qu'il en arrivait à hésiter sur la réalité des deux mondes : « N'est-ce pas l'esprit seul, dit le Père Sérapion, qui est capable de saisir ce qui se passe autour de nous dans le temps et dans l'espace? Qu'est-ce en nous qui entend, qui voit, qui sent? Est-ce l'œil.
Poe, apparemment inséparable de sa nature, se raidit comme un inflexible démon furieux, celui d'Hoffmann, apparemment postiche à sa personne, se démène comme un grotesque lutin narquois. A part de rares et radieuses éclaircies, le conte de Poe est sombre, violent, liautainement impérieux; à part quelques épisodes tragiques, la nouvelle d'Hoffmann est vive, décousue S pleine de bonhomie. Sous le flot des généreux vins du Pdiin tournait inlassablement la bavarde roue du moulin allemand; le gin meurtrier et l'abrutissant opium font rauquement grincer les rouages acérés du mécanisme américain. Poe a la vigueur nerveuse ; Hoffmann, la verve fiévreuse - .
En dépit de ces succès septentrionaux, ce fut encore en pays latin, en France surtout, que Poe trouva le plus chaleureux accueil. Nos romantiques ne pouvaient pas plus, du reste, que leurs prédécesseurs doutre-Manche et d'outre-Rhin manquer de retrouver dans les mystérieuses profondeurs du moyen âge le fantastique cher à leur imagination émancipée. Aussi presque tous, grands et petits, en leurs moindres comme en leurs plus grandes œuvres, se livrent-ils complaisamment à tous les égarements de la folle du logis : Victor Hugo en sa Légende des Siècles comme dans le Rhin et dans Han d'Islande; Th. Gautier dans Spirite, le Roman de la Momie, en force contes et quelques
l'oreille, la main? Mais, si c'est l'esprit, pourquoi ce que l'esprit reconnaît comme réel ne serait-il pas réel en effet? » De là, le réalisme de son fantastique : les personnages imaginaires se mêlent indistinctement aux personnages observés.
1. En bon écrivain primesautier, Hoffmann excelle surtout en ses débuts: le reste n'est souvent qu'enchevêtrement, extravagances ou platitudes. Le Chat Milvr, si aimablement commencé, finit en incohérence fastidieuse, ou plutôt ne finit pas. L'homme au sable est peut-être le meilleur, en môme temps que le i)lus caractéristique de ses contes. Vie davtiste est le plus charmant, mais sans rien de fantastique. Maître Martin est trop long. Le Majorât est gâté par l'imbroglio de la fin. Bref rien qui approche de la perfection ni de l'intensité de Bérénice, Morella, Usher, l'Ombre, Silence, le Chat Noir, Èléonora, etc.
2. Barbey d'Aurevilly a justement dit avec son exagération drolatique : « Le but caché de Poe était de terrasser l'imagination de son temps à l'aide de combinaisons enragées et d'excentricités réfléchies. Hoffmann n'a pas cette puissance terrible : il perdait de vue son public comme on perd les convives quand on glisse sous la table... Ce sont les deux chinois du même opium. » {Les œuvres et les hommes: Littérature étrangère, p. 185).
poésies; Mérimée dans Lokis et la Vénus dllle; Nodier dans Trilby, Inès de las Serras et maintes nouvelles ; Balzac dans la magie de Peau-de-Chagrin comme dans l'occultisme de Séraphite. Quatre traductions successives n'épuisèrent pas le succès d'Hoffmann dont l'influence rivalisa si longtemps en France avec celle de l'auteur de Faust. Il en fut de môme de Poe. Baudelaire n'eut pas plus tôt donné en 1855 ses premières traductions de Poe que le Bomantisme déclinant se crut rajeuni. « Vous dotez le ciel de l'art don ne sait quel rayon macabre, vous créez un frisson nouveau », déclare Victor Hugo en un compliment qui ne s'applique pas moins aux traductions qu'aux œuvres originales de Baudelaire. «Ce qui a fait surtout son nom célèbre, ajoute Th. Gautier, c'est sa traduction d'Edgar Poe... La curiosité fut surexcitée au plus haut point par ces mystérieuses histoires si mathématiquement fantastiques, qui se déduisent avec des formules d'algèbre et dont les expositions ressemblent à des enquêtes judiciaires menées par le magistrat le plus perspicace et le plus subtil. U Assassinat de la Rue Morgue, la Lettre volée, le Scarabée d'Or, ces énigmes plus difficiles à deviner que celles du sphinx et dont le mot arrive à la fin dune façon si plausible, intéressèrent jusqu'au délire le public blasé sur les romans d'aventure et de mœurs. On se passionna pour cet Auguste Dupin d'une lucidité divinatoire si étrange, qui semble tenir entre ses mains le fil rattachant les unes aux autres les pensées les plus opposées, et qui arrive à son but par des inductions d'une justesse si merveilleuse... Le Puits et le Pendule causèrent une suffocation de terreur égale aux plus noires inventions d'Ann Radcliffe, de Lewis et du révérend père Maturin et l'on prit le vertige à regarder au fond de ce gouffre tournoyant du Maelstrom, colossal entonnoir aux parois duquel les vaisseaux courent en spirale comme les brins de paille dans un tourbillon. La Vérité sur le Cas de M. Valdemar ébranla les nerfs les plus robustes, et la Chute de la Maison Usher inspira de profondes mélancolies. Les âmes tendres furent particulièrement touchées par ces figures de femmes, si vaporeuses, si transparentes, si romanesquement pâles et d'une beauté presque spec-
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traie que le poète nomme Morella, Ligéia, lady Rowena Trevanion, de Tremaine, Eléonore, mais qui ne sont que l'incarnation sous toutes les formes dun unique amour survivant à la mort de l'objet adoré, et se continuant à travers des avatars toujours découverts ' ».
La vérité, c'est que Baudelaire s'était subitement reconnu en Poe : ce fut là un de ces cas de possession comme il s'en produit quelquefois en littérature et ailleurs. « Je puis vous marquer, écrit Baudelaire à un correspondant, quelque chose de plus singulier et de presque incroyable. En 1846 ou 47, jeus connaissance de quelques fragments d'Edgar Poe^ : j'éprouvai une commotion singulière. Ses œuvres complètes n'ayant été rassemblées qu'après sa mort en une édition unique, j eus la patience de me lier avec des Américains vivant à Paris pour leur emprunter des collections de journaux qui avaient été édités par Poe. Et alors, je trouvai, croyez-le, si vous le voulez, des poèmes et des nouvelles dont j'avais eu la pensée, mais vague et confuse, mal ordonnée et que Poe avait su combiner et mener jusqu'à la perfection'^. )) « Dès les premières lectures, nous confirment les bio-