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reux coups de tôle qui saclièvent clans la rancune et dans le marasme; de là ces fougueux essors qui laissent retomber à terre la victime brisée ; de là enfin ces morbides crises de cynique misanthropie qui mettent fm à de non moins morbides accès d'un idéalisme délirant. Ainsi se formait lentement, dans la solitude, en d'interminables rêveries que hantait le spectre de la mort, par des lectures malsaines que dominait la fatale présence de Byron, cette singularité de nature, qui, autant faite de tendances pernicieuses que de pose voulue, et qui, ne cessant d'écarter Poe de cette commune humanité dont il ne s'éloignait que trop naturellement, devait fatalement finir par le jeter brusquement, au dépourvu, plus doué de sensibilité exaspérée que de souple énergie, dans un monde dont il n'avait ni l'expérience ni la sympathie.
En attendant, bien qu'aux yeux de ses maîtres il eût la réputation d'être un jeune homme tranquille, grave et méthodique ^ il ne s'en abandonnait pas moins aux mêmes excès de jeu et de boisson que ses camarades. Les cartes et le punch étaient alors, parait-il, les deux fléaux de l'Université virginienne '^. Avec son impulsion naturelle pour tous les excès fortifiée de son désir de toujours primer, Poe s'adonna à ces deux passions avec un emportement qui étonnait et scandalisait ses camarades eux-mêmes. On sait que, sans parler de ses autres dettes, il perdit en cette seule année, de 2.000 à 2.500 dollars", avec une désinvolture qui. le rendit suspect à la coterie aristocratique de l'Université. Quant à sa passion pour les boissons fortes, elle était, nous dit un de ses camarades*, aussi marquée et aussi singulière que sa passion pour les cartes. Ce n'était point le goût du breuvage qui l'attirait sans y tremper les lèvres à l'avance ni en humecter sa langue, il s'emparait d'un verre plein, sans eau ni sucre, et l'avalait d'un
1. Il ne se trouve dans les papiers officiels de la Faculté aucun renseignement qui soit à son désavantage.
2. Woodberry, 27. a A l'une des sessions du conseil de Faculté, un témoin affirme qu'il n'y avait pas 50 étudiants qui n'abusassent des cartes: on jouait de 1 à 10 dollars la partie. » (iSooAma«, juillet 1901.)
3. Cf. Wertenbacker (Ingram, p. 41) et Col. Ellis (Woodberry, p. 27).
4. Lettre de Th. F. Tucker, 5 avril 1880 (citée par Woodberry, 26;.
trait. Il en avait le plus souvent son compte; mais, s'il n'était pas « réglé », il était rare qu'il revînt à la charge-. Voilà la façon de boire qu'à dix-sept ans Poe adoptait, et que mainte et mainte fois nous lui verrons reprendre en sa vie. Baudelaire appelle cela boire « en barbare »; nous savons de nos jours que c'est là boire en dipsomane.
Il n'y a pas lieu de s'effrayer des termes techniques quand ils ont un sens précis : car les rejeter serait vouloir ne pas comprendre. Poe ne fut pas, en effet, à proprement parler un ivrogne, comme on l'a tant de fois répété, mais bien plutôt un dipsomane. Il but moins par goût ou par habitude que par accès. Or, le dipsomane est à l'ivrogne ce que le kleptomane est au voleur : l'ivrogne veut boire ainsi que le voleur veut voler; le dipsomane, au contraire, ne peut s'empêcher de boire, tout comme le kleptomane ne peut s'empêcher de voler. C'est chez l'un comme chez l'autre au moment de la tentation, ou plutôt sous l'influence de l'impulsion, une soudaine défaillance de la volonté qui ne peut plus résister. Il semble vraiment, surtout si l'on songe que les dipsomanes sont presque tous fils d'alcooliques, qtie la force héréditaire, accumulée dans le système nerveux, l'emporte sur la force personnelle acquise par l'éducation. Il n'y a pas équilibre : l'instinct aveugle, plus ancien que la personne et aussi plus fort, l'écrase brutalement, et non sans douleur. Car, en cet étrange dédoublement du moi, la personne consciente et morale est là qui, témoin impuissant, mais non insensible, assiste à cette invasion du fléau étranger, en déplore les ravages, en prévoit les conséquences fatales et maudit avec angoisse son irrémédiable déchéance. La personnalité est donc bien aliénée en ces funestes crises, et la dipsomanie serait bien justement appelée, comme elle l'a du reste longtemps été, une folie, une forme spéciale de la folie, furor bibendi, si l'on ne savait maintenant qu'elle n'est en réalité qu'un des symptômes multiples de la folie héréditaire. Dipsomanie, kleptomanie, pyromanie, onomatomanie, la manie suicide, la manie homicide, bref toutes les monomanies impulsives, dites folies lucides, folies raisonnantes ou folies des actes.
ne sont plus considérées que comme des formes variées d'un mal unique, la dégénérescence mentale. Sur un fond commun d'anomalies pathologiques : émotivité excessive, instabilité d'humeur, excentricités, surgit plus ou moins nettement l'une ou l'autre de ces impulsions, et l'une souvent après l'autre.
« La dipsomanie est donc l'une des tares qui forment le cortège de la folie héréditaire... Ce qui domine dans l'étiologie de la dipsomanie c'est l'hérédité ; tous les malades de cette catégorie que nous avons vus étaient par leurs ascendants prédisposés à la folie. Si l'on remonte à leurs antécédents, on s'aperçoit que beaucoup dès leur enfance ont présenté des particularités d'esprit et de caractère qui les ont fait distinguer des autres enfants du même âge, élevés dans la même condition sociale ; une apparition trop précoce de l'intelligence est un decescaractères... Ces malades sont souvent concentrés, solitaires, vivent à l'écart... La plupart sont mal équilibrés, ils conservent un caractère fantasque, emporté, avec tendance à la tristesse ; ils se montrent exagérés en tout ; à peu d'exception près, ce sont des fous raisonnants, des héréditaires, des mélancoliques impulsifs ^ »
Gomment ne pas avouer, en lisant ces lignes, qu'à côté du trait dominant qui le caractérise, le malheureux Poe possédait tous ces traits secondaires qui complètent si cruellement la physionomie du fou héréditaire voué à tous les écarts mentaux en même temps qu'à cette fureur dipsomaniaquc?
Poe, alors en sa dix-huitième année, n'en était encore qu'à ses débuts. Il ne se doutait guère, pas plus que ses compagnons, du terrible mal qui se manifestait ainsi, ou bien il était peut-être, comme tant d'autres, plutôt fier de cette originalité imprévue qui rendait plus mystérieuse son énigmatique figure ; ce n'était encore là qu'un beau trait de fatalisme pour son masque byronien. Par malheur, l'honnête marchand qu'Edgar Poe avait pour père adoptif, M. Allan, faute sans doute de s'entendre assez en byronisme ou en dipsomanie, s'alarma si fort des dépenses extravagantes de son héritier présomptif qu'il refusa d'honorer de son
1. Magnan, De la dipsomanie (Progrès Médical, 26 janvier et 1" mars 1884). Comparer particulièrement Cullerre, Traité des maladies mentales, p. 241. Ritti, art. Dipsomanie (Dict. des Sciences médicales), Legrain, Hérédité et Alcoolisme, et Lasègue, Dipsomanie et Alcoolisme .
argent toutes celles de ces prétendues dettes dhonneur qui lui parurent illégitimes, et dès la fin de la session, le 15 décembre 1826, il ramenait à Richmond pour le placer dans ses propres bureaux ce jeune homme si prodigue d'un bien qui n'était pas le sien. « Monsieur, disait ^Irs Allan à un ami, que pensez-vous dEdgar? Son père vient de payer une énorme somme d'argent pour ses dettes à Charlottesville, et voici maintenant une note pour une quantité de Champagne et dix habits de soirée qu'il a perdus au jeu. — Bah! répondit Edgar, je voulais savoir combien je pourrais dépenser de l'argent du vieux, et je lai fait^ )>
Quelques jours plus tard, le fds adoptif des AUans, irrité de ne pas voir ses dettes mieux honorées, quittait, sans idée de retour, le toit hospitalier qui avait si longtemps abrité son enfance délaissée et qui lui promettait encore tant d'heureux jours. « Ainsi commença, dit son camarade Ellis, cette carrière qui devait, pas à pas, le mener à l'affreuse misère de son existence ultérieure. Combien triste, inexprimablement triste, et pathétique ne futelle pas ! - ))
1. Stoddard's Memoir, dans Poèmes d'Edgar Poe (Roiitledge, 1873).