CHAPITRE III
C'est ainsi que vers le début de l'année 4827, aussi insensible à l'affection dautrui qu'à son propre intérêt, le jeune dévoyé de dix-huit ans abandonnait soudain les deux êtres auxquels il devait tout, dont l'un n'avait, paraît-il, cessé de l'aimer, tandis que l'autre était tout au plus coupable d'une sévérité bien excusable. Par un coup de tcte encore plus insensé que celui de son père, il se jetait, lui aussi, vers le même âge, dans l'inconnu, sans argent, sans feu ni lieu, laissant derrière lui, outre le bienêtre, la fortune et un avenir assurés, les larmes des siens et son propre devoir. Peut-être y avait-il du reste, outre le motif des dettes de jeu, d'autres causes pour une si grave et si brusque décision ^ On a parlé du récent mariage de la jeune voisine infidèle, Sarah Royster, d'une mésintelligence croissante de Poe avec son père adoptif, de son refus de s'astreindre à toute occupation commerciale : raisons fort plausibles qui eurent peut-être chacune d'elles quelque poids dans la détermination de Poe. Mais toutes ensemble auraient-elles suffi à décider un jeune homme ordinaire à sacrifier à des considérations d'amour-propre ses intérêts les plus sûrs ef ses devoirs les plus évidents. Assurément non. Il faut donc chercher dans le caractère même de Poe
i. M. Allan écrivait doux ans plus tard : « lime quitta à la suite de pertes de jeu faites à l'Université de Gharlottesville parce que, du moins je le présume, je refusai de sanctionner une règle adoptée là-bas par les fournisseurs et autres gens, qui appellent dettes d'honneur toutes sortes de folies. » (M. Allan à John Eaton, 6 mai 1829; Woodberry, 42.)
OU plutôt dans son état d'esprit actuel, la cause profonde. Or, cet état d'esprit, Poe va lui-même nous le révéler.
Dans le courant de l'été paraissait à Boston, sous le titre de Tamerlan et autres poèmes par un Bostonien^ ^ une pauvre petite plaquette de vers dont l'auteur n'était autre que notre jeune échappé de Richmond. Le poète de dix-huit ans avait réussi on ne sait comment à découvrir un imprimeur de dix-neuf ans aussi novice que lui. Leur premier essai de publication juvénile eut, du reste, le sort de tant d'autres : car, bien que l'apparition du nouveau volume eût été annoncée dans deux des principales revues américaines- et, en dépit du ton provocant des notes et de la préface, « la circulation, nous dit Poe, en fut arrêtée par des circonstances d'une nature privée », qui pourraient bien être le seul manque de lecteurs. Ruiné peut-être par cette entreprise, le pauvre éditeur quitta le pays^
Ce petit volume de quarante pages, si faible qu'en soit le mérite littéraire, contient heureusement trop d' « égotisme », comme dit son auteur, pour n'être pas d'un vif intérêt biographique. On peut remarquer que la devise même du titre : « Les jeunes têtes en leur folie, les jeunes cœurs en leur ardeur, donnent à l'âge mûr des fautes à réparer (Gowper) », semble être déjà, sinon une discrète demande de pardon, du moins un aveu implicite. Bien que la
1. Tamerlane and othei' poems by a Bostonian, Boston : Calvin F. S. Thomas, printer, 1827, p. 40. Il n'existe plus que trois exemplaires de ce rarissime ouvrage : 4» celui du British Muséum qui fut acheté pour un shilling à Henry Stevens avec d'autres opuscules américains; 2° celui de Boston qui fut acheté avec d'autres opuscules au prix d'environ 25 cents (1 fr. 25) la pièce, puis revendu en 1892 pour 4.850 dollars (9.250 fr.) : mais qui, relié par Lortic de Paris au prix de 350 dollars, n'atteignit plus en 4897 que le prix de 1.450 dollars par suite de la découverte du troisième exemplaire ; 3° l'exemplaire de Baltimore acheté 2. 550 dollars en nov. 1900. (Cf. i?ooA;ma?i, mai et novembre 1897). Fort heureusement, M. Richard H. Shepherd a donné à Londres, en 4884, une réimpression minutieusement exacte du pauvre petit volume.
2. The United States Review and Literary Gazette, II, 399 (août 1827) ; the N or th American Review, XXV, 474 (octobre 1827).
3. A ce propos, un fait signalé par M. Woodberry ne manque pas d'intérêt, c'est que jamais à New-York ni ailleurs l'imprimeur Thomas qui vécut jusqu'en 1876 ne mentionna ni à sa famille ni à personne ses relations avec le futur auteur du fameux Corbeau; d'où il est légitime de conclure que Poe devait vivre à Boston sous un faux nom.
préface déclare que la plupart de ces vers furent écrits en 18i2i et 1822, c'est-à-dire au temps où Poe était encore sur les bancs du D"" Glarke, avant même qu'il eût atteint sa quatorzième année, il n'en est pas moins éminemment probable que, s'il est des poèmes qui remontent à cette date, ils durent être considérablement remaniés avant leur publication, tandis que les autres, par de nombreuses allusions aux expériences sentimentales ou à la vie universitaire du jeune homme, indiquent nettement une date postérieure. Il faut donc moins voir, en cette œuvre juvénile, la preuve d'une précocité exagérée que l'expression de l'état d'esprit, comme des facultés poétiques, du jeune Poe, à l'époque même de leur publication.
Or, cet état d'esprit % quel est-il ? c'est la rêverie ; mais quelle rêverie ? la rêverie intense d'un être exalté qui veut, dans la paix de la solitude, sous le rayon transfigurant de la lune ou dans la présence troublante d'un visage aimé, s'unir intimement et, en se donnant lui-même, communier avec la Nature et la Beauté, sainte rêverie dont la ferveur -aboutit à l'extase, aux transes morbides de l'extase, alors qu'absorbé en cet unique sentiment, l'àme, toute contemplation, perd conscience, défaille et sombre, vibrante et ravie, tandis que l'œil dilaté se voile, que la terre chancelle, que tout s'évanouit, que rien, en cet effondrement do la personnalité, ne subsiste, pas même limage nette de l'objet contemplé, rien si ce n'est une inexprimable émotion de volupté tremblante et dangoisse sereine, mode rare et élevé de l'esprit qui est en lui-même un mystérieux symbole, un gage de rare supériorité, un signe d'élection pour les natures d'élite. De là, l'orgueil, non plus le vague orgueil sans but ni raison de l'enfant précoce, mais l'orgueil à la fois raisonné et énergiquement voulu du jeune homme qui se sent marqué du sceau mystique du génie, guidé vers les hauts destins par l'ineffable lueur de son étoile,
\. Toute cette analyse est faite de passages empruntés au texte même de Tamerlan et autres poèmes, tel qu'il est donné dans Edgar Poe s works, X, p. 186 et suiv. On en trouvera du reste le développement avec références a l'appui dans notre deuxième partie, VOEavre, ch. i.
LAUVRIÈRE. 4
paré du rayonnement de sa face comme d'une impériale couronne ; bref, lorgueil, pouvoir magique, proclamé maître souverain de la volonté. Alais de là aussi les désespérantes tristesses : tristesse de se sentir, après les spasmes d'une félicité céleste, anéanti et le cœur brisé; tristesse de se trouver seul en ce monde odieux, sans autre compagnie que les morts qui nous enveloppent de leurs ombres; tristesse de découvrir au fond obscur de son être tout un chaos de tyranniques passions ; tristesse enfin de voirie fragile idéal se briser aux premiers contacts de la réalité brutale et de la vie laide. Elle est à peine commencée, cette mortelle existence, qu'en voilà déjà le charme épuisé, les sources de joie taries, les ressorts d'action brisés. Oh ! le voilà bien le poison de l'extase, funeste essence des puissances mystiques, le crime d'un orgueil qui n'a rien de terrestre ; les voilà, ces idéales et fuyantes vanités de rêves dont le beauté même fait peur.
« Égarée dés ma naissance, mon âme se refusait à tout contrôle... — Sombre flux insondable d'un orgueil infini, mystère, rêve : telle m'apparaît ma jeunesse. — Oh ! que ma jeune vie n'est-elle un rêve durable!... Oui! dût ce long rêve être d'une douleur sans espoir! Oh ! les rêves ! En ce riche coloris qu'ils prêtent à la vie comme en cette lutte insaisissable, sous leurs voiles d'ombre et de brume, des apparences contre la réalité, ils présentent à l'œil en délire plus de beautés du Ciel et de l'Amour, beautés qui sont bien à nous, que la jeune Espérance n'en a connues en ses heures les plus ensoleillées ! — L'âme passionnée qui a connu et profondément ressenti le muet langage de sa suprématie spontanée..., l'âme qui sent ses droits innés, ce mystique empire et cette haute puissance qu'elle dérive des forces énergiques du génie reçues dès l'heure natale..., l'âme qui connaît un tel pouvoir saura trouver en l'orgueil le souverain maître de sa volontés »
Voilà les aspirations, les réflexions et les formules du poète adolescent ; voici le résumé de sa vie :
« Dès l'heure de mon enfance, je n'ai pas été comme d'autres étaient; je n'ai pas vu comme d'autres voyaient; je ne pouvais tirer mes passions d'une origine commune ; de la même source je n'ai pas dérivé mes douleurs ; je ne pouvais pas éveiller en mon cœur une joie de même nature ; et, tout ce que j'aimais, j'étais seul à l'aimer. C'est
\. Tainerlan et autres poèmes, 1824, X. 190-230.
alors en mon enfance, dès l'aube d'une vie des plus orageuses, que j'ai fait sortir de toutes les profondeurs du bien et du mal le mystère qui m'enveloppe ^ »
Qui ne voit tout ce qu'il y a d'anormal et, partant, de morbide en cette folle exagération du moi ? Qui n'y voit le jeu d'une sensibilité trop aiguë, l'essor d'une imagination effrénée, l'expansion d'une personnalité mal assise que rien n'entrave, ni le sens des réalités ni l'intervention de volontés adverses, que favorisent l'amour de la solitude, le culte des auteurs exaltés et l'excitation des stimulants, qui ne saurait enfin se complaire qu'en un perpétuel état de rêverie plus ou moins voisin de l'extase.
« Il (Poe) fut de tout temps, dit Griswold qui le connut plus tard, un rêveur, habitant des royaumes imaginaires, ciel ou enfer, les peuplant de créations saines ou morbides de son esprit 2. » « Les réalités du monde, dira bientôt de lui-même l'amant de Bérénice, m'affectaient comme des visions seulement, tandis que les folles idées du pays des rêves devenaient à leur tour, non pas la matière de mon existence journalière, mais en vérité mon unique et entière existence 3. »
On conçoit sans peine qu'avec ce tempérament d'extatique qui se croit une impérieuse vocation pour les plus hautes destinées, un être aussi impulsif que Poe n'eut pas besoin d'une bien forte cause pour fuir une demeure et une existence qui lui devenaient antipathiques et pour se lancer, tout gonflé d'orgueil, en quête de glorieuses aventures sur une scène retentissante ^ C'était justement l'heure où le sort alarmant de la Grèce aux prises avec les Turcs tenait en suspens le monde entier. Quoi d'étonnant à ce que notre jeune paladin, enthousiaste de Ghilde Harold, ait voulu
i. Alo7ie, Works, X, 138.