‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 392 sur 429 · Works, VII · texte numérisé non relu

Works, VII

êtres pensants sont des individualisationsde la matière non atomique. L'homme existe en tant que « personne », parce qu'il est revêtu de matière (de matière atomique) qui l'individualise. Ainsi revêtu, sa vie est rudimentaire.Gequenous appelons la mort n'est que la transformation pénible. Les étoiles sont les habitations d'êtres rudimentaires. N'était la nécessité de la vie rudimentaire, il n'y aurait pas eu de mondes. A la mort, le ver devient le papillon encore matériel, mais d'une matière que ne reconnaissent pas nos organes, peutêtre reconnue à l'occasion par l'extatique (sleep-waker) directement, sans organes, par une intervention mesmérique. C'est ainsi qu'un extatique peut voir des fantômes. Dépouillé de son enveloppe rudimentaire, l'être habite l'espace (ce que nous supposons être l'univers immatériel) passant partout, imprimant à toutes choses son action par la seule volonté, au courant de tous les secrets sauf celui de la nature de la volonté divine, le mouvement ou l'activité de la matière non atomique. ^ »

En dépit de l'incohérence qui caractérise cette curieuse élucubration métaphysique où se confondent si étrangement esprit et matière, atome et parties, on y démêle, pourtant, le germe informe de ce panthéisme matérialiste qui devait brusquement se développer en le vaste système d' Eurêka.

C'est en 1847 que cette théorie prit soudain sa forme définitive. En voici l'analyse. — Au commencement, Dieu créa une particule sans particularité, sans forme, sans vide, absolument unique : cette particule fut le germe de toutes choses. Elle s'irradia dans l'espace en une onde d'atomes de formes diverses inégalement répartis ; puis une autre onde suivit, dont les atomes sont venus, sous une moindre poussée, se déposer à l'intérieur de la première, i)uis d'autres ondes moins fortes, et d'autres encore, jusqu'à ce que le vaste espace sphérique se fut plus ou moins rempli de la multitude des atomes. Proportionné à la fois au nombre des atomes, aux surfaces des sphères, et, partant, au carré des distances entre ces surfaces et le centre, la force diffusive n'a cessé de décroître. Dès qu'elle s'est trouvée épuisée, une force attractive qui en est la réaction naturelle et, comme telle, inver-

i. Poe à Lowell, 2 juillet 1844 : Woodberry 210, 211. Tout préoccupé do ces idées, Poe faisait justement paraître en août 1844 dans le Colinnbian Magazine sa Révélation mesmérique qui n'est que l'exposé in articula mortis par un sleep-waker de toutes ses idées métaphysiques.

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sèment proportionnée au carré des mêmes distances, s'est à son tour développée, entraînant la foule des atomes vers leur centre commun. C'est alors que pour empêcher le retour immédiat des atomes à l'unité primitive, s'est manifestée une troisième force, la' force répulsive qui, les agglomérant en masse, a lentement formé les corps sidéraux avec linfinie diversité de leurs corps hétérogènes. Cette force répulsive, sorte d'éther immatériel, que Poe appelle, faute d'un autre nom, électricité se révèle dans la chaleur, dans la lumière, dans le magnétisme, et jusque dans la vitalité et dans la mentalité^ ; c'est l'élément spirituel des choses, de nature divine et, comme tel, réfractaire à toute analyse humaine ; c'est le souffle même de Dieu animant tous les êtres de ce monde en autant d'individualisations plus ou moins conscientes de la divinité. Notre univers où se succèdent actuellement tous ces phénomènes est en pleine phase de réaction, c'est-à-dire de condensation et, partant, d'évolution : car, tandis que la force d'attraction le condense lentement, la force de répulsion le façonne en combinaisons de plus en plus compliquées. Mais, lorsqu'à la longue se trouvera épuisé le jeu de ces combinaisons, lorsque seront accomplies les vues divines sur la création, la force d'attraction, conséquence inévitable de la diffusion primitive, ne pourra que s'accroître de tout ce que la force de répulsion, simple intervention temporaire de Dieu, aura perdu; et il en résultera fatalement que les mondes créés viendront un à un se confondre en une conflagration centrale où la matière, qui n'est, en réalité, que la résultante des deux forces attractive et répulsive, sombrera au sein de la particule initiale en la confusion môme de ses deux forces constituantes ^.

1. « Nous révélons, dit-il, notre ignorance de son auguste caractère par la vacillation môme de cette phraséologie en laquelle nous nous etlbrçons de la comprendre » (p. 33). Cette force répulsive, électrique, vitale, mentale, est proportionnelle à la différence atomique et, partant, à l'hétérogénéité des corps (p. 34). Or, cette hétérogénéité est elle-même en raison directe de la condensation des astres, d'où Poe conclut la possibilité de quelque race surhumaine en l'évolution ultérieure de notre planète (p. 80, 81). Voir également p. 113,

2. « Ecartons les deux termes équivoques, gravité et électricité, dit-il adoptons les expressions plus définies, attraction et répulsion. Celle-là est le corps, celle-ci est l'àme ; l'une est le principe matériel, l'autre le principe spirituel de l'Univers. Il n'existe pas d'autre principe. Tous les phénomènes

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C'en sera fait, dès lors, de noire univers présent. D autres surviendront peut-être, comme d'autres ont peut-être précédé, comme d autres coexistent peut-être* dans les espaces infinis ^ : car chaque création n'est, en somme, que le résultat éphémère dune diffusion et d'une résorption de l'Être divin. — Telle est la conception cosmogonique de Poe.

On devine quelle en est la base scientifique. Poe n'était pas un savant. Son éducation décousue ne lui avait donné pour tout bagage technique que les connaissances générales d'un cadet de West-Point. La vie d'adulte n'y avait guère ajouté que des notions hétérogènes d'astronomie. Un article sur Richard Locke nous montre Poe dès 1834 dévorant avec avidité la récente édition américaine du Traité sur V Astronoynie de Sir John Herschel -. Il lit avec la même ardeur les œuvres vulgarisatrices du D'' Nichol qu'il compare, commente et discute ^ Il s'éprend pour le Cosmos d'Alexandre de Humboldt d'une telle admiration qu'il dédie à lau-

peuventse ramener à l'un ou à Taulre ou aux deux combinés ». (p. 34). « La matière, ajoute-t-il ailleurs, n'est pas le but, mais le moyen de la création. Elle n'a été créée que pour servir les desseins del'Ether » (p. 131). Cf. la Révélation mesmérique.

1. Il est remarquable que, concevant son monde, c'est-à-dire son « Univers d'Etoiles » comme limité sous forme de sphère (conception qu'il trouve naïvement prouvée par la limitation de notre champ visuel, v. p. 91), Poe est forcé d'en conclure l'existence d autres créations qui occupent 1' « Univers de l'Espace » ; si bien qu'il en arrive à accepter la fameuse formule de Pascal : « L'univers est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » « Tandis, ajoute-t-il. que nous trouvons difficile d'imaginer une limite à l'espace, nous ne trouvons point difficile de nous représenter l'un quelconque de ces innombrables commencements. » (p. 25). « Parce que, ajoute-t-il encore, sur les confins de cet Univers d'Etoiles, nous sommes forcés de nous arrêter faute d'autres témoignages des sens, est-il juste de conclure qu'en fait il w'est pas de point matériel au delà de celui que nous pouvons ainsi atteindre? Avons-nous ou n'avons-nous pas un droit analogue d'inférer que cet Univers visible, ce groupe de groupes, n'est que l'un d'une série d'autres groupes invisibles en leur distance » (p. 97). « Je me sens personnellement poussé à m'imaginer, — pour ne pas dire plus, — qu'il existe réellement une succession illimitée d'Univers plus ou moins semblables à celui dont nous avons connaissance, au seul dont nous aurons jamais connaissance, — du moins jusqu'au retour de notre propre Univers en ÛJnité (p. 98). » Ajoutons que cette étrange conception d'Univers limités cadre naturellement chez Poe avec celles de la limitation de la force diffusive, de la naissance de la force contractive, et enfin de la nécessité d'une conflagration finale par attraction centrale.

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